dimanche 20 juillet 2014

Publication : Ulysse dans l'espace - Recomposition des mythes grecs dans Ulysse 31

J'ai reçu avant-hier soir un exemplaire du livre L'Antiquité dans l'imaginaire contemporain : fantasy, science-fiction, fantastique, paru le 8 juillet et dans lequel on peut trouver mon article « Ulysse dans l'espace - Recomposition des mythes grecs dans Ulysse 31 » (références bibliographiques complètes en fin d'article).

Ce livre rassemble les actes du colloque l'antiquité gréco-latine aux sources de l'imaginaire contemporain qui s'est tenu à Rouen et Paris les 7, 8 et 9 juin 2012, et auquel j'avais eu l'honneur de participer.

À l'époque, un compte-rendu de ce colloque avait paru sur le blog Les plumes asthmatiques, que je cite avec d'autant moins de scrupules que j'ai découvert seulement un an plus tard que mon intervention avait eu l'heur de retenir l'attention du chroniqueur.
L'après-midi, deux communications nous ont particulièrement réjouis : celles d'Hervé de La Haye et d'Isabelle Casta.

Le premier s'intéressait à un dessin animé qui a fait le bonheur de nombreux enfants : Ulysse 31. Cette série télévisée, créée par Nina Wolmark et Jean Chalopin en 1981, est un cas rare de dessin animé pour la jeunesse proposant de véritables intrigues de science-fiction et présentant une expérience paradoxale de réutilisation des mythes grecs. À travers 26 épisodes, cette co-production franco-japonaise ne s'est pas contentée d'actualiser l'Odyssée d'Homère dans le lointain futur mais elle a proposé des aventures tirées d’autres mythes (Ulysse rencontre alors Sisyphe ou Orphée, se bat contre le Minotaure, etc.), soulignant « la force inentamée de ces schémas venus de l’Antiquité et offerts aux jeunes spectateurs d’aujourd’hui ». Ulysse, accompagné de son fils Télémaque, devient l'aède qui se charge de mimer au spectateur des années 80 et 90 les mythes d'hier dans un futur où la mythologie a été oubliée, effacée de la mémoire collective. Hervé de La Haye a donc démontré que l'enjeu d'Ulysse 31 n'était donc pas « la fidélité au texte d'Homère mais la restitution, dans un univers qui est le leur, de récits et personnages mythiques, avec toute leur force, sous quelque forme que ce soit — ici, une épopée de science-fiction ».

L'article présent dans le livre reprend donc, sous une forme que j'espère améliorée, ce qu'avait été ma contribution à ce colloque ; en voici, en français et en anglais, un résumé.
Série animée pour la jeunesse, Ulysse 31 se donne comme transposition de l’Odyssée dans un futur de science-fiction. Sans didactisme, mais posant régulièrement la question de la transmission, la série offre la synthèse de toute une mémoire culturelle dont la recomposition est l’un de ses principaux enjeux.

Ulysses 31, an animated series for children, presents itself as a transposition of Homer's Odyssey into a science-fictional future. Without being too didactic, the series still manages to cleverly transmit and synthesize the cultural memory it aims to recompose.

Pour en dire peut-être un peu plus, voire, pourquoi pas ?, vous donner envie de lire cet article, voici, dans le style télégraphique, quelques précisions sur ce qu'il contient et propose :

I. — Lecture d'Ulysse 31 comme adaptation de l'Odyssée pour le jeune public. Importance des scènes familiales. Comment Ulysse devient père et mentor.
— Éléments d'attraction. Comment on invente Nono le petit robot. Le personnage de Thémis.
II. — Contraintes ayant pesé sur cette adaptation. Contraintes techniques et financières. Droit de regard de l'industrie du jouet.
— De l'épopée à la tragédie. Comment les contraintes du médium font glisser d'un genre à l'autre.
— Captain Ulysse : Ulysse 31, saga de science-fiction de son temps. L'Ulysse du futur ne connaît pas la mythologie. Au secours des personnages d'Homère.

Je termine ce billet en livrant quelques-uns des photogrammes que j'avais choisis pour illustrer mon propos, en 2012, et qui ne sont pas reproduits dans sa version imprimée. Et vous remercie de votre attention.

Hervé de La Haye

Ulysse et les enfants prennent le thé Ulysse délivre la morale de l'épisode Nono le petit robot Thémis
Les compagnons Ouverture de l'épisode pilote Ulysse face au Sphynx Télémaque et son double homérique


L'Antiquité dans l'imaginaire contemporain - Fantasy, science-fiction, fantastique, sous la direction de Mélanie Bost-Fievet et Sandra Provini, Classiques Garnier, coll. « Rencontres », 2014.
ISBN 978-2-8124-2993-4

lundi 26 mai 2014

Le troisième Jérôme

Après des mois de soupçons ignobles qui nous ont tous « profondément choqués », après le temps des rumeurs, fondées peut-être, blessantes toujours, après l'exercice humiliant des dénégations dont seul le camarade Jérôme C., à ma gauche, connaît le goût de fiel, voilà que se lève enfin un homme pour dire « oui, les comptes de campagne de mon parti étaient truqués ».

Que cet homme, à ma droite, porte le nom de Jérôme L. dit toute l'ironie dont est capable l'Histoire, la grande, qui s'écrit sous nos yeux.

Que cet homme intervienne, « les larmes aux yeux », pour dire sa faute et laver de tout soupçon ses pairs Jean-François C. et Nicolas S., c'est d'une beauté qui force, plus encore que la confiance, une admiration sans partage.

Qu'un parti en pareille déconfiture, surtout, ait réussi à trouver un tel homme dans ses rangs, prêt à poser sa tête sur le billot, à la merci d'une justice qui ne craint pas de se déshonorer en brandissant une hache trempée dans l'acide de médiapartisans, cela devrait suffire, en ces temps difficiles, à rendre foi en la politique, en ses appareils, en ses hommes ; et je pense alors à ce premier Jérôme, Jérôme K., fauché en plein vol par la raison du plus fort et qui lui non plus, n'a pas hésité à affronter une condamnation unanime, sauvant du même coup un système qui fonctionne.

Alors, se rappelant le chant funèbre qui s'élevait jadis d'une séquence méconnue du film Le Retour du grand blond (« non, François Perrin, tu n'es pas mort pour rien ! »), mon âme de citoyen, de patriote et d'européen chante à son tour : « Non, Jérôme L., comme Jérome K., tu n'auras pas fait ça en vain ! Tu nous fais, chacun de nous, grandir comme citoyen ! »

À vous trois, les Jérôme, pour votre courage, pour votre droiture, pour avoir pris sur vous le péché du monde, merci.

Vive la République. Vive la France.

mercredi 9 avril 2014

Docteur Mabuse et Mister Elfers

 
Pour Julien.



Le Docteur Mabuse

Créé par l'écrivain luxembourgeois Norbert Jacques (1880-1954), le personnage du docteur Mabuse a inspiré trois films à Fritz Lang : Le Docteur Mabuse (Dr. Mabuse, der Spieler, 1922), Le Testament du docteur Mabuse (Das Testament des Dr. Mabuse, 1933) et Le Diabolique docteur Mabuse (Die 1000 Augen des Dr. Mabuse, 1960).

Le premier film de la série, muet, a originellement été distribué en deux parties intitulées Der große Spieler - Ein Bild der Zeit (« Le Grand Joueur - Une image de notre temps ») et Inferno, ein Spiel von Menschen unserer Zeit (« Inferno, un jeu des hommes de notre temps »).

Si la longueur totale du film dépasse les 6000 mètres, sa durée à l'écran dépend de la cadence de projection, qui n'était pas standardisée à l'époque du muet. À 22 images par seconde (cadence retenue par Bernard Eisenschitz pour Le Docteur Mabuse dans son livre Fritz Lang au travail), la première partie du film dure 137 minutes et la seconde, 100 minutes, ce qui représente près de 4 heures de projection.

Il semble qu'aucune musique originale n'ait été écrite pour l'exploitation du film en 1922, contrairement aux films muets postérieurs de Fritz Lang comme Metropolis et Les Nibelungen, pour lesquels le cinéaste fit appel au compositeur Gottfried Huppertz, ou bien, si une telle musique a existé, qu'il n'en reste aucune trace aujourd'hui.

Affiche française (1922). Encart publicitaire
dans le quotidien Ouest-Éclair (1925).

Atlas Film

Erwin Leiser en 1964.
En 1964, la société de distribution allemande Atlas Film, qui a acquis les droits d'exploitation de tout un catalogue de films réalisés pendant l'entre-deux-guerres, finance la ressortie en salles de trois grands classiques du cinéma muet des années vingt : Le Cabinet du docteur Caligari (Das Cabinet des Dr. Caligari, 1920) de Robert Wiene, Le Docteur Mabuse de Fritz Lang (1922) et Le Dernier des hommes de Friedrich Wilhelm Murnau (Der letzte Mann, 1924).

C'est au réalisateur et producteur suisse Erwin Leiser (1923-1996) qu'est confiée la direction de cette réédition. Documentariste spécialisé dans l'utilisation d'images d'archives, Leiser a déjà signé deux films de montage consacrés au IIIe Reich, qui ont fait l'événement, Mein Kampf (1959) et Eichmann, l'homme du 3e Reich (Eichmann und das Dritte Reich, 1961), ainsi que Choisis la vie (Wähle das Leben, 1963) sur la menace atomique.

Pour la réédition du Docteur Mabuse, Erwin Leiser sollicite Fritz Lang. Le réalisateur ne semble pas croire que son film puisse présenter un intérêt pour les spectateurs de 1964. Ce n'est évidemment pas l'avis de Leiser, mais les deux hommes conviennent que pour rendre le film accessible à un public aussi large que possible, il est nécessaire de couper certaines séquences pour ramener chacun des deux volets à une durée plus proche des habitudes du temps. Lang lui ayant donné carte blanche, Leiser s'atèle donc à ce travail d'adaptation. Le montage est resserré (la durée du premier volet est réduite d'un quart), les intertitres sont entièrement refaits avec un lettrage moderne et le découpage en actes, courant à l'époque du muet, est supprimé. Un nouveau négatif est monté, prévu pour une projection à 24 images/secondes, avec l'ajout d'une bande sonore comportant une musique d'accompagnement enregistrée pour l'occasion. Pour assurer la diffusion du film à l'étranger, une version avec intertitres en anglais est également réalisée.

Ecran-titre de 1922. Ecran-titre de 1964.

Atlas Film fait dessiner de nouvelles affiches pour chacun des quatre films et produit trois courts-métrages destinés à servir de complément de programme, que réalise Erwin Leiser : Montage 1919, qui retrace l'année 1919 à partir d'images d'archives montés par Leiser et servant d'introduction au Cabinet du docteur Caligari, Montage 1924, sur le même principe et introduisant Le Dernier des hommes et Mabuse 64 – Interview mit Fritz Lang, un entretien filmé avec le réalisateur pour introduire Le Docteur Mabuse.

Fritz Lang en 1964.
Le Docteur Mabuse est distribué en Allemagne et dans d'autres pays du monde, dont la France, comme deux longs-métrages de durée standard, sous les titres Docteur Mabuse, le joueur (Dr. Mabuse, der Spieler, 1h42) et Docteur Mabuse, le démon du crime (Dr. Mabuse, Inferno des Verbrechens, 1h32). Les affiches vantent le film comme « le classique du thriller ».

Le choix de ne pas conserver les titres de 1922 s'explique vraisemblablement par leur ancrage dans une époque (« unser Zeit », « notre époque ») qui appartient désormais à un lointain passé. Dans un premier temps, Erwin Leiser envisage de conserver le titre général du diptyque (Dr Mabuse, der Spieler) et de moderniser le titre de chaque partie. Sans doute par souci de lisibilité, et parce que la sortie en salles d'un film en deux parties n'est plus dans l'air du temps, il finit par éliminer totalement l'idée d'un titre général et Dr Mabuse, der Spieler devient le titre du premier volet. Le second, présenté comme sa suite, devient Inferno des Verbrechens (traduit en France par « le démon du crime ».
Titre de 1922 Dr. Mabuse, der Spieler
en français : Le Docteur Mabuse
Der große Spieler - Ein Bild der Zeit Inferno, ein Spiel von Menschen unserer Zeit
1964, titre de travail Dr. Mabuse, der Spieler
I. Spieler aus Leidenschaft II. Inferno des Verbrechens
1964, titre définitif Dr. Mabuse, der Spieler
en français : Docteur Mabuse, le joueur
Inferno des Verbrechens
en français : Docteur Mabuse, le démon du crime

Un important matériel promotionnel est publié par Atlas Film, comme une série de photos montrant les différents visages de l'acteur Rudolf Klein-Rogge dans le rôle-titre, ainsi qu'un dossier complet consacré aux trois films (Caligari, Mabuse, Le Dernier des hommes) dans le numéro 38 de la revue Atlas Film-Heft, qui comporte des éclairages critiques sur les films et même un entretien avec Fritz Lang à propos de Mabuse.

   
Quelques visages de Mabuse (matériel promotionnel de 1964).

Konrad Elfers

Affiche de 1964.
A l'époque, les films muets que réédite Atlas Film sont systématiquement exploités avec de nouvelles partitions musicales, même quand il existe une musique originellement composée pour le film. Ainsi pour Le Cabinet du docteur Caligari et Le Dernier des hommes, la partition écrite par Giuseppe Becce (1877-1973) pour leur première exploitation est laissée de côté au profit d'une nouvelle musique commandée au compositeur Peter Schirmann (né en 1935). Par la suite, quand Atlas Film et Erwin Leiser prolongent ce cycle consacré aux années vingt en rééditant Nosferatu le vampire de Murnau (Nosferatu, eine Symphonie des Grauens, 1922) et Les Trois Lumières de Fritz Lang (Der müde Tod, 1921), c'est de nouveau à Peter Schirmann qu'est confiée la tâche de remettre en musique ces classiques des temps anciens.

Mais en 1964, les délais impartis ne permettent pas à un seul compositeur d'écrire la partition de quatre longs-métrages qui doivent sortir en salles au même moment (Le Cabinet du docteur Caligari, Le Dernier des hommes et les deux parties de Mabuse). En outre, Peter Schirmann, alors collaborateur privilégié d'Erwin Leiser, voit sa charge de travail encore allourdie par la commande, au même moment, d'une musique pour les courts-métrages Montage 1919 et Montage 1924.

C'est donc à Konrad Elfers (1919-1996) qu'est confiée la mise en musique des deux volets de Mabuse. Pianiste et compositeur, Konrad Elfers travaille depuis plusieurs années pour Atlas Film ; on lui doit déjà de nombreuses partitions écrites à posteriori pour le cinéma muet, en particulier toute une série de films de Buster Keaton réédités par Atlas dans les années soixante. (Son titre de gloire, auprès du grand public, sera toutefois sa musique composée pour les différentes adaptations, sur le petit et le grand écran, de Fifi Brindacier, d'après les livres d'Astrid Lindgren, notamment une chanson de générique traduite dans de nombreuses langues et dont le succès qui se prolonge jusqu'à nos jours.)

En 1965, Konrad Elfers a donné une nouvelle illustration musicale pour une autre œuvre majeure de Fritz Lang, Metropolis. D'après le Wikipedia allemand, il aurait également écrit une partition pour Les Nibelungen mais c'est une information que je n'ai pas pu recouper.

Mabuse sur l'écran démoniaque

Qu'a pensé Fritz Lang de cette version de son film, sinon de sa musique ? Il ne semble pas avoir laissé de témoignage direct sur le sujet. Mais sans doute a-t-il été reconnaissante à Leiser d'avoir redonné vie à son film, puisqu'il l'a autorisé, l'année suivante, à effectuer un travail similaire sur un autre film de sa période muette, Les Trois lumières, et qu'il lui a également accordé, en 1968, un entretien filmé de 45 min distribué sous le titre Zum Beispiel, Fritz Lang, qui suggère entre les deux hommes une relation de confiance.

Fritz Lang et Erwin Leiser au travail en 1964,
peut-être écoutant la musique de Konrad Elfers ou l'entretien Mabuse 64.

En France, à l'automne 1965, c'est en présence de Fritz Lang que s'ouvre le festival intitulé « l'Écran démoniaque », titre choisi en hommage au livre de Lotte Eisner consacré au cinéma allemand d'entre-deux-guerres. Au programme de ce cycle exceptionnel alimenté par le catalogue Atlas Film, Docteur Mabuse, le joueur et Docteur Mabuse, le démon du crime côtoient Le Cabinet du docteur Caligari et Le Dernier des hommes, mais aussi Nosferatu le vampire, Les Trois lumières et Metropolis.

Pendant plus d'un quart de siècle, le Mabuse muet sera uniquement visible dans la version d'Erwin Leiser et l'on peut dire sans exagérer que c'est à elle que le film doit d'avoir fasciné deux générations de cinéphiles. En France, elle est diffusée à la télévision à deux reprises sur la chaîne FR3, dans l'émission de Patrick Brion « le Cinéma de Minuit » :
— dimanches 20 & 27 janvier 1980,
— dimanches 17 & 24 février 1991.

Dans plusieurs pays, cette version est commercialisée en cassette VHS au tournant des années quatre-vingt dix, notamment en Allemagne et en Italie.

Mabuse restauré

En 1996, Atlas Film cède les droits d'exploitation du Docteur Mabuse à la Fondation Murnau (Friedrich-Wilhelm-Murnau-Stiftung). La fondation entreprend une restauration complète du film, dans le but de lui rendre sa durée et son aspect d'origine. Ce travail connaîtra plusieurs étapes et aboutit, en 2001, à la projection du film au festival de Berlin dans sa version intégrale, pas vue depuis trois quarts de siècle. Visuellement, le résultat est spectaculaire. Mais se pose à nouveau la question de la musique : puisqu'il n'existe pas de partition originelle, des compositeurs contemporains sont invités à donner leur version. C'est notamment le cas de Robert Israel (né en 1963) d'une part et d'Aljoscha Zimmermann (1944-2009) d'autres part, dont on trouve l'une ou l'autre musique sur la plupart des éditions DVD de Mabuse. (Que valent ces nouvelles lectures sonores du film ? Je vous propose d'y revenir dans un prochain article.)

Et la musique de Konrad Elfers ? Oubliée ? Pas tout à fait : en 1982, le pianiste de jazz américain Ran Blake (né en 1935) a consacré un album en hommage à cette partition, Portfolio of Doktor Mabuse, qui souligne combien elle a pu marquer l'oreille de ceux qui l'ont entendue. Ce disque, même s'il est introuvable aujourd'hui, constitue un jalon entre l'année 1964 et le présent. Et si l'on écume les forums de cinéphiles du monde entier, à force de patience, on finit par trouver le témoignage ému de spectateurs qui ont découvert Le Docteur Mabuse avec la musique de Konrad Elfers (même si dans la plupart des cas, son nom n'est pas connu des cinéphiles en question) et ont été surpris, souvent déçus, de redécouvrir plus récemment le film avec d'autres couleurs sonores.

— My problem with the Image Entertainment DVD is this: the version I saw in film school had a much different and more cohesive score by Konrad Elfers that features one of the most haunting, yet uplifting themes in all silent film music history. Why this score was not used by Image baffles the mind. The new score, while in surround sound, does nothng to highlight the jazz age in the Weimar Republic as does Elfer's magnificent composition.
Commentaire d'internaute sur Amazon.com, janvier 2005.
— There was a shorter version years ago which aired on PBS that had a 1920's German-Cabaret style musical score that still pops into my head from time to time. I wish I knew who composed it and that one of these DVDs used that music. Anyone else remember that early video version?
Tiré d'un forum américain aujourd'hui disparu, date inconnue, copie juin 2011.
— I make no claims for Konrad Elfers' score other than at the time it was the best new score I had encountered on a 'restored' silent film. I have not heard the score for 30 plus years. Perhaps it is cheap music but like MatthyewW it still pops into my head. I take some comfort that MattyewW lists his/her occupation as musician.
Ibid.

Car Konrad Elfers a offert aux deux volets du premier Mabuse l'une des partitions les plus réussies qu'ait jamais suscitées le cinéma muet. Le thème principal, étonnant de légèreté pour une œuvre d'une telle noirceur, est emblématique des choix qu'a opérés le compositeur. Ce qui frappe, à la vision du film, c'est l'importance et la variété des lieux que fréquentent ou hantent, le plus souvent de nuit, les personnages principaux. Elfers s'attache donc à restituer l'atmosphère nocturne des cabarets, restaurants et autres cercles de jeux clandestins dans lesquels se succèdent les grandes séquences du film, en leur donnant à chacun une identité sonore spécifique (« Folies Bergères », « La rôtisserie Schramm », « Palais Andalusia ») — quitte à traîner un peu, quand la séquence est longue, parce qu'en un lieu où l'on joue de la musique, la musique n'a pas de raison de changer s'il n'y a pas de changement de lieu. Tandis que vents et cuivres magnifient les belles trouvailles mélodiques d'Elfers en d'entêtants solos, piano et percussions orchestrent le chaos des moments où Mabuse mène le jeu, comme dans la séquence de la panique boursière (« Édition spéciale »). Pour les scènes d'hypnose, Elfers ose un jeu de superposition entre la musique du lieu, qui passe au second plan sonore, et une nappe de cordes dans les graves qui prend le dessus — le compositeur se fait alors ingénieur du son et n'hésite pas à sortir sa musique des sentiers qu'il avait balisés pour elle au début du film. À ce titre, le quasi-silence sur lequel s'achève « Édition spéciale », porté par une nappe de contrebasses, ainsi que son enchaînement avec la reprise du thème principal en introduction à « Folies Bergères », reste cinquante ans après l'écriture et l'enregistrement de cette partition un moment tout à fait saisissant.

Rendre justice à cette partition, aujourd'hui, ce serait d'abord et avant tout lui redonner vie à l'écran ; mais elle a été composée pour une version condensée et légèrement accélérée du film, elle ne fonctionne donc pas avec l'œuvre dans son montage et sa vitesse de projection d'origine. On trouve actuellement, sur Internet, la première partie du film (Docteur Mabuse, le joueur) dans sa version de 1964 avec intertitres anglais — dans une copie affreuse, à l'image très détériorée et au son guère meilleur. La seconde partie, pour le moment, semble introuvable. Sans doute n'est-elle pas irrémédiablement perdue, puisqu'elle existe dans certaines cinémathèques, mais elle n'est pas accessible au grand public. Cela viendra.

Je vous propose donc aujourd'hui, non pas de revoir le Mabuse de Fritz Lang et Erwin Leiser, mais d'entendre, pour la première fois, non assujettie à l'image, la musique de Konrad Elfers (du moins, le premier volet du diptyque, mon unique source étant la mauvaise copie mentionnée ci-dessus).

La bande originale

La partition couvre la totalité des 102 minutes du premier film, et se présente comme une suite de pièces indépendantes qui se superposent au découpage narratif (changement de lieu, entrée ou sortie d'un personnage). Le montage alterné, si cher à Fritz Lang mais toujours utilisé avec parcimonie, est parfois souligné par l'alternance d'éléments musicaux indépendants. Après étude du découpage, j'ai mis en évidence 40 séquences musicales sur l'ensemble du film, que j'ai nommées et parmi lesquelles j'en ai choisi 30, pour une durée de 76 minutes. Les pièces non retenues sont principalement des doublons ou des variations très proches des pièces retenues, ainsi que certains passages très abîmés.

Ces 30 plages constituent le contenu d'un CD qui n'existe pas et que l'on peut rêver, ou mieux, facilement bricoler — ce que j'ai fait. Je vous en souhaite bonne écoute.

© Hervé Lesage de La Haye, mars/avril 2014.


 
P.-S.: Je consacrerai un prochain article aux musiques composées par Peter Schirmann pour les films muets réédités par Atlas Film et les courts-métrages d'Erwin Leiser.

Sources :
Ouest-Éclair, édition du Maine-et-Loire, 23 janvier 1925.
— “Der Deutscher Film I, die zwanziger Jahre”, in Atlas Film-Heft n° 38, Duisburg, 1964.
— Uwe Nettelbeck, “Mabuse, Caligari und der letzte Mann”, in Die Zeit, 13 novembre 1964.
— « Le château de la peur : Claude Makovski et l'écran démoniaque », in Le Journal de Genève, 23 juin 1965.
— Nicole Zand, « Un festival de l'écran démoniaque », in Le Monde, 4 octobre 1965.
— Jean-Paul Goergen, “Gute Kopien, Restaurierungen und Editionen (8)”, in Filmblatt, 9. Jg., n° 26, hiver 2004.
Catalogue du Deutsches Filminstitut.
— Bernard Eisenschitz, Fritz Lang au travail, Cahiers du cinéma, 2011.
Dictionnaire du cinéma, Larousse, 1995.
https://archive.org/details/Dr.MabuseTheGamblerdr.MabuseDerSpieler1922Part1

Merci à Bernard Eisenschitz pour avoir si chaleureusement accueilli mes questions et pour l'éclairage qu'il a pu m'apporter.