jeudi 8 novembre 2018

Les cinquante ans de 2001, ou Retour des Utopiales

2001 : l'odyssée de l'espace, sorti aux États-Unis en avril 1968 (le 27 septembre 1968 en France) a cinquante ans. Un demi-siècle, pour un film sur le futur, c'est beaucoup. Pourtant, le légendaire bon film de science-fiction imaginé par Stanley Kubrick et Arthur C. Clarke tient le choc du temps qui passe, et il suffit de le revoir pour s'en convaincre. Il reste, également, absolument fidèle à ce qu'en disait le critique Michel Ciment : un film qui « exige et défie en même temps l'analyse ».

Je rentre tout juste du festival des Utopiales, à Nantes, où j'ai eu la chance d'être convié pour contribuer à célébrer cet anniversaire. Ce fut d'abord, vendredi 2 novembre au matin, une table ronde en compagnie de Marc Caro et d'Olivier Cotte, sous le feu des questions de Philippe Guedj. On en trouve un extrait conséquent sur Youtube, avec ce moment assez fantastique où Olivier Cotte explique, ce qui est vrai, que son chien adore 2001 (et pourquoi). Mes deux comparses ont assez magnifiquement su mêler la légèreté du ton et la pertinence du propos, moi un peu moins (si seulement j'avais su que les calembours étaient autorisés…! ceux qui me connaissent comprennent très bien ce à quoi les Utopiales ont échappé). Cette table ronde est également évoquée sur le blog En attendant Nadeau.


Puis, le soir du même jour, j'ai eu le plaisir et l'honneur de présenter, seul, dans le cadre de l'université éphémère des Utopiales, une conférence d'une heure et demie qui s'intitulait « Le corps secret et musical de 2001 » et dont l'argument était le suivant :
2001 a marqué les esprits par son utilisation singulière de la musique, mélange de pièces classiques et contemporaines. Pourtant, une partition originale avait été commandée au compositeur Alex North. À quoi le film aurait-il ressemblé si Kubrick avait emprunté cette voie ? Quels autres choix a-t-il envisagés ? Hervé de La Haye vous invite à imaginer, à entendre et à entrevoir ces mille autres 2001.
Cela s'est fort bien passé et je remercie, chaleureusement, celles et ceux qui se sont déplacés pour cette longue immersion dans les différentes partitions musicales de 2001. Seul bémol (en musique, il en faut) : entre 14 pages de notes, de nombreux extraits audio et plus de 50 minutes d'extraits vidéo, je n'ai évidemment pas pu aller au bout de mon exposé (c'était prévu ainsi, cela n'est pas grave, j'ai privilégié une forme plus vivante qu'un « cours » un peu professoral qui m'aurait permis de tout dire mais sans doute aussi d'endormir l'auditoire).

Toujours est-il que je m'interroge à présent sur ce que je peux faire de ce travail. Outre la préparation proprement dite, qui m'a mobilisé pendant des semaines, il s'agit de l'aboutissement de dix ou douze années de recherches ; et il y a quelques documents rarissimes que j'aimerais montrer.

Mais je ne sais pas encore sous quelle forme je peux diffuser tout cela : entre faire deux heures de vidéo sur Youtube ou bien publier ici un article interminable, je me demande ce qui serait le pire. L'une des difficultés, ce sera de montrer (puis-je le faire ?) les passages du film que j'ai remontés avec d'autres musiques. Je doute fort que Warner et les ayant-droit de Kubrick (pour des raisons que je conçois) m'autorisent à mettre en ligne d'énormes morceaux du film sous une forme modifiée. Il faut que je réfléchisse encore un peu à la meilleure manière de procéder. (Il y a toujours la solution qui constiste, pour ne pas essuyer un refus, à ne surtout pas demander ; mais Christiane Kubrick, Katharina Kubrick-Hobbs ou Jan Harlan ne sont pas des gens que j'ai envie de traiter par le mépris.)


Je veux profiter de ce billet pour dire le bonheur assez rare qu'a constitué pour moi cette édition 2018 des Utopiales. Les conférences, tables rondes, expositions dont j'ai été public m'ont constamment intéressé, stimulé, ému. Plus encore, les rencontres en cascade qui ont donné toute leur saveur à ces trois journées nantaises font les meilleurs souvenirs et, dans un exercice probablement narcissique mais absolument sincère, je veux citer les plus belles, les plus sympathiques, les plus enrichissantes.

Il y a eu, d'abord, les multiples conversations, parfois brèves, parfois développées, qui se sont nouées comme de jolis impromptus autour d'un café, à tous moments de la journée, petit déjeuner compris ; je pense en particuliers aux moments de calme avant la fièvre des conférences que j'ai partagés avec le talentueux Lloyd Chéry, mais également avec Laurent Genefort, qui a évoqué avec passion et clarté ses travaux en cours, avec Jean-Daniel Brèque qui m'a donné, quelques heures avant d'entrer en scène pour célébrer Theodore Sturgeon, quelques indications précieuses, avec Élodie Serrano qui m'a fait l'honneur de m'accueillir sur un coin de table, un vendredi matin où les places étaient chères, mais aussi à Anouk Arnal et Éric Picholle qui m'ont tenu compagnie dans les brumes mentales d'un petit matin, sans oublier Lloyd Chéry (de nouveau) et Laurent Whale dans les brumes mentales du matin suivant.

Je veux saluer aussi les compagnons des déjeuners et dîners à la cantine du festival, occasion de se détendre entre deux conférences, de faire parfois le debrief des conférences passées ou de passer en revue celles qui arrivent, de lancer de nouveaux sujets de réflexion, et (éventuellement) de ne parler de rien, ce qui est un luxe exceptionnel ; salut, donc, à Mathias Echenay, Philippe Curval, Gérard Klein, Sylvie Lainé, ainsi qu'aux indispensables Simon Bréan et Matthieu Walraet, présents comme en écho à nos déjeuners du lundi un peu loin dans l'espace et le temps ; et merci au toujours surprenant Xavier Mauméjean pour m'avoir fort à propos signalé un film dont j'ignorais tout (L'Opération diabolique, de John Frankenheimer).

Ma gratitude va à Olivier Cotte pour son soutien technique tout autant qu'amical, à Antoine Mottier pour la même raison, ainsi qu'à Jeanne-A Debats sans qui nous ne serions pas tous à Nantes et moi, en tout cas, certainement pas.


Il eût fallu que je cite ensuite des personnes dont j'ignore le nom. Celles de l'accueil, d'abord, qui ont toujours résolu tous les problèmes même les plus graves (besoin urgent d'un bic et d'un stabilo pour finir de préparer un texte, besoin d'un ticket repas). Et les personnes anonymes qui m'ont fait le cadeau de venir discuter de 2001 le jeudi soir et le vendredi, parfois au hasard de nos déplacements dans la Cité des congrès ; celles et ceux à qui j'ai promis de communiquer des éléments (informations, vidéos, partitions…), j'attends votre email.

Enfin et surtout, peut-être, je veux remercier l'incroyable Ange (c'est son nom) qui m'a littéralement kidnappé au détour d'un couloir du pôle ludique, au prétexte suivant : « Tu veux venir faire le loup-garou ? On n'est que quatre… » Pris de cours, j'ai répondu positivement et une seconde plus tard, sous l'œil amusé de sa sœur, elle abordait un autre passant : « Tu veux jouer au loup-garou ? On n'est que cinq… » et je me disais que je m'étais peut-être fait avoir. Et je me suis retrouvé autour d'une table, pendant une heure, à jouer aux Loups-Garous de Thiercelieux en compagnie d'enfants, de jeunes et d'adultes d'âges divers, peut-être le moment le plus amusant et le plus inattendu de ces trois journées ; merci à Ange, Louise, Emma, Solenn pour m'avoir accueilli puis tué un nombre incroyable de fois (ne jouez jamais à ce jeu avec des enfants : ils commencent toujours par tuer tous les adultes, c'est tellement plus amusant), et un salut spécial à Lucie-Lou avec qui la discussion s'est interrompue un peu vite et à qui je voulais simplement dire ceci : Tu veux devenir écrivain, devenir cinéaste ? Prend du papier et un stylo, écris une histoire de deux pages avec un début et une fin, puis une deuxième, une troisième un peu plus longue, et ne t'arrête plus. Et prends un appareil photo ou un téléphone, un ordinateur, filme, fais ton montage, projette le résultat, archive-le, puis fais un second film, et ne t'arrête plus.

Celles et ceux qui feront les prochains 2001 étaient autour de cette table, en ce jour de novembre, j'en suis certain. Comme je suis d'un naturel patient, j'attends.

© Hervé Lesage de La Haye, novembre 2018.

vendredi 19 octobre 2018

Les musiques inédites des Mondes engloutis

La série animée Les Mondes engloutis (1985-1987), créée par Nina WOLMARK, est accompagnée par une partition musicale composée et dirigée par Vladimir COSMA. Cette bande originale, l'une des grandes forces de la série, est une combinaison de musiques d'origines diverses.

Elle comprend, d'abord, trois chansons :
  • Les Mondes engloutis,
  • la Danse des pirates,
  • le Flashbic.
Ces chansons sont utilisées pour les génériques ainsi que pour certains intermèdes musicaux. Il existe, pour chacune, un certain nombre de déclinaisons, où le nombre de couplets peut varier, ainsi de des déclinaisons instrumentales. Certaines versions restent inédites.

Elle comprend, ensuite, une partition symphonique originale, écrite et enregistrée pour la série. Cette musique comprend 8 morceaux :
  • Le Shagma
  • La Cité d'Arkadia
  • La loi des Mogokhs
  • Les Messagers du Shagma
  • Prisonniers du temps perdu
  • Les sept arcs-en-ciel
  • Le Nemkor d'Arkana
  • Le Nemkor d'Arkana (2e version, inédite)
Cette deuxième version du « Nemkor d'Arkana », plus courte, avec une fin différente, est celle qui est, le plus souvent, utilisée dans la série. Tous les autres morceaux, fort heureusement, ont été inclus sur le 33 tours de la bande originale, puis repris en CD.

« La Cité d'Arkadia » a, en outre, donné lieu à deux variations qui en sont des mixages différents : une version avec la flûte traversière jouant le thème en solo, et une faisant uniquement entendre les arpèges au piano électrique. Ces deux variations sont inédites.


Pour compléter et élargir la palette sonore de la série, Vladimir Cosma a permis au réalisateur Michel GAUTHIER de piocher dans sa banque musicale personnelle, donc dans ses œuvres antérieures (musiques de films, de téléfilms, disques d'illustration sonore). Certaines de ces musiques ont, par la suite, été incluses sur les disques de la BO des Mondes engloutis mais il ne s'agit pas, à strictement parler, de musiques originales. Sur le 33 tours de la bande originale des Mondes engloutis, la piste « Dans le désert de Barkar » appartient à cette catégorie (elle a été écrite et enregistrée dix ans plus tôt pour la série Michel Strogoff).

Lorsque la réalisation de la deuxième saison des Mondes engloutis a été mise en chantier, la production a passé commande d'une partition originale supplémentaire. Celle-ci n'a pas été enregistrée par un orchestre symphonique, mais arrangée pour piano et synthétiseurs. Elle n'a pas donné entière satisfaction au réalisateur et un grand nombre de morceaux n'ont jamais été utilisés dans le dessin animé. À ce jour, la totalité de cette bande est totalement inédite. Elle contient, pour beaucoup de morceaux, plusieurs versions qui se distinguent par d'infimes différences dans les arrangements ou le mixage.

Ces nouvelles musiques utilisées dans la série sont au nombre de 5 (avec, parfois, deux mixages différents pour chacun) :
  • Les adieux
  • Éternel retour [2 versions]
  • L'oracle [2 versions, mais version 2 pas utilisée dans la série]
  • Affreux pirates [2 versions]
  • Rues désertes [2 versions, mais version 2 pas utilisée]
« Rues désertes », qui n'est utilisé qu'une seule fois dans toute la série, est en réalité une piste contenant, isolées, les percussions du second mixage de « L'oracle » (non utilisé dans la série).

Un morceau supplémentaire existe (enregistré isolément) ; il s'agit d'une variation rock sur le thème des pirates :
  • Le rock pirate

Ce n'est pas tout ! Il est arrivé, ponctuellement, qu'une musique supplémentaire soit enregistrée, sur le vif, pour répondre aux besoins d'un épisode spécifique. Ainsi, pour l'épisode Gog et Magog, Vladimir Cosma a fait enregistrer une série de 8 pistes instrumentales pour claviers évoquant des chœurs, pour accompagner les chants de la porte de Gog et Magog, ainsi qu'un son strident pour évoquer le sifflement du diapason (ce même son a ensuite servi, dans d'autres épisodes, à illustrer les scènes où l'Orichalque se met à briller). Les 7 premières pistes sont en réalité des mixages partiels de la 8e, dont certaines voix sont coupées de façon à produire un total de 8 morceaux. Tous n'ont pas été utilisés.

Dans sa version complète, cette musique n'est pas inédite en CD : elle a été réutilisée dans le film Cache-Cash (1994) et se trouve incluse dans sa bande originale. C'est, pourtant, une musique originale des Mondes engloutis. Vous pouvez l'écouter ici :


Pour d'autres épisodes, des plages musicales courtes ont été enregistrées :
  • plusieurs solos de guimbarde (pour l'épisode L'Homme-tambour, notamment)
  • quelques solos de violon (pour Oncle Albert), sans doute interprétés par Vladimir Cosma lui-même,
  • des arpèges de guitare pour la ballade de Chanteplume (épisodes La Cour des miracles, Cyrano de Borbotrak, Casino pirate).

Actuellement, seules les 3 chansons (dans leur principales déclinaisons), les 7 principales pistes symphoniques ainsi que le « Rock pirate » constituent la bande originale du dessin animé telle qu'elle est proposée sur CD et en version dématérialisée. Cela laisse un grand nombre d'inédits, dont quelques merveilles. Une véritable réédition collector de la bande originale des Mondes engloutis serait donc possible. Vladimir Cosma ne semble pas y être opposé, d'ailleurs : il a évoqué le sujet dans une interview.

Pour vous en convaincre, j'ai rassemblé dans un montage vidéo en deux parties la totalité des musiques spécifiquement écrites pour Les Mondes engloutis et absentes de la bande originale du dessin animé.


Pour terminer en beauté cette exploration, je vous propose d'écouter une reprise du thème pour piano et claviers que j'ai appelé « Les adieux»  et qu'on entend, en particulier, dans la belle séquence finale de l'épisode Le secret de l'orichalque. Ce thème a été réinterprété et enregistré par Franck Mannigel... Bravo à lui, et merci.



© Hervé Lesage de La Haye, octobre 2018.

vendredi 30 mars 2018

Hommage à Patrick Dusoulier

Patrick Dusoulier était traducteur. Depuis juillet 2007 jusqu'à ces derniers mois, j'ai eu le bonheur de le côtoyer, lors des "déjeuners du lundi" qui réunissent, puis plus d'un demi-siècle, auteurs et amateurs de science-fiction. Il est mort il y a quelques jours, brutalement, des suites d'un cancer.

Patrick, après avoir fait carrière dans un grand groupe pétrolier, était venu à la traduction littéraire tardivement, à l'âge de la retraite. Gérard Klein, créateur et directeur de la collection "Ailleurs & demain", chez Robert Laffont, a décelé son potentiel et lui a mis le pied à l'étrier. En quelques années, il est devenu une figure incontournable de la traduction dans le domaine de la science-fiction, offrant aux lecteurs français les romans récents de Margaret Atwood, Usula Le Guin, Charles Stross, Dan Simmons et Ian M. Banks. Il a, également et surtout, activement contribué à promouvoir l'oeuvre de Jack Vance, son auteur favori, s'employant à faire traduire et faire paraître ses inédits.

Pendant toutes ces années, il a également traduit, avec constance et conscience, les suites de Dune commises par Kevin J. Anderson. A chaque fois qu'un nouveau volume paraissait, il essuyait quelques sarcasmes, et tentait parfois de nous convaincre que ces livres n'étaient pas inintéressants. Je n'en ai jamais ouvert un seul, mais chacune de ces parutions est un excellent souvenir, et il y eu eut beaucoup.

En 2012, sa traduction du livre de Iain M. Banks Les Enfers virtuels fut couronnée par le prix Jacques Chambon de la traduction.


Lors de nos déjeuners, Patrick se distinguait par une voix sonore, souvent outrancièrement sonore, par une susceptibilité d'un niveau presque aussi élevé, et une grande constance dans le calembour de tradition almanach Vermot. Ces qualités contribuaient évidemment à faire de lui un convive dont l'absence ne pourra que se faire cruellement sentir.

Il était aussi d'une générosité toujours surprenante, offrant une bonne bouteille ou une tournée de grappa pour célébrer toute occasion qui lui semblait importante, ou simplement parce qu'il en avait envie. Je le soupçonne d'ailleurs fortement d'avoir, parfois, inventé des prétextes pour offrir sa tournée. Car lorsque je l'ai rencontré pour la première fois, en juillet 2007, il offrait justement un verre à toute la tablée pour fêter ses trois ans au "déjeuner du lundi", je m'en souviens comme si c'était hier. Et puis, quelques années plus tard, il payait également sa bouteille pour célébrer (je ne sais plus exactement) cinq ans ou peut-être huit ans de présence, sauf que ce jour-là (je ne pouvais me tromper, me rappelant, moi, avec précision l'anniversaire de l'été 2007) ne coïncidait ni en mois ni en année avec l'anniversaire précédent. Je n'ai jamais su s'il le faisait en toute conscience ou si son cerveau, qui jugeait que fêter quelque chose était sans doute plus important que la chose fêtée, fabriquait et lui envoyait dans ce but des informations fausses. Je me suis bien gardé de le dénoncer, en tout cas.

Quand il faisait des présentations à un nouvel arrivant, il me désignait toujours comme "grand spécialiste du cinéma" et je suis heureux que dans la plupart des cas, cette réputation qui eût été usurpée ne se soit pas installée. A l'origine de cette haute opinion qu'il avait de moi, il y avait un débat, toujours lors de ce déjeuner de juillet 2007, au cours duquel les personnes présentes cherchaient le nom du cinéaste ayant mis en scène le film 1984. Les noms qui surgissaient, je le savais, étaient tous faux, mais je trépignais car je ne parvenais pas à trouver moi non plus la réponse à cette question. Soucieux de faire bonne impression, j'ai alors "fait appel à un ami" et envoyé un texto discret, qui m'a permis de murmurer, quelques minutes plus tard, "Michael Radford". Patrick en fut tellement impressionné que j'ai rapidement révélé que l'information m'avait été transmise "de l'extérieur". Mais cette première impression lui est restée.

Patrick Dusoulier était un cinéphile averti, d'une culture ample. Et comme beaucoup de cinéphiles, il était totalement opposé à l'idée même de doublage, considérant que changer la voix d'un acteur était une entorse insupportable à l'oeuvre cinématographique. Ce point de vue m'a toujours semblé, de la part d'un traducteur littéraire, paradoxal ; mais jamais je n'ai réussi à le convaincre qu'un roman traduit, dont il reste 0% du matériau originel, est une violence beaucoup plus grande faite à l'oeuvre qu'un film doublé, dont la bande sonore est, il est vrai, transformée (et pas totalement : musique et bruitages sont inchangés) mais dont dimension visuelle, elle, n'est aucunement modifiée. La dernière fois que j'ai tenté de soutenir ce point de vue, c'était en 2017, j'ai rapidement fait machine arrière car j'ai vu, effaré, que mon interlocuteur commençait à me soupçonner de dénigrer son métier ou, pire encore, de le comparer à cette abomination qu'on appelle le doublage des films. Et qui n'a jamais vu Patrick Dusoulier contrarié ne peut imaginer la frayeur qui m'envahit ce jour-là.

Patrick Dusoulier avait, aussi, un goût prononcé pour les films intensément macabres comme Saw et ses suites, qu'il ne cessait de me recommander en m'assurant "je pense que ça te plaira beaucoup", et je me demande encore ce qui pouvait lui faire croire une chose pareille (je n'ai jamais suivi ses conseils dans ce domaine, je l'avoue). Mais surtout, dès 2007 et la sortie française de Saw IV, nous nous amusions déjà de la possible sortie, un jour, d'un Saw VI puis d'un Saw VII dont les titres nous faisaient hurler de rire.

Il faudrait que je parle de son métier de traducteur. De son amour de la langue. Du grand bêtisier de la traduction, qu'il alimentait à chaque fois qu'il travaillait à la révision d'une traduction ancienne. Je ne le ferai pas. Il faut lire les livres qu'il a traduits ou retraduits. Ces dernières années, sa traduction nouvelle de Limbo est peut-être le travail qui lui a donné le plus de fil à retordre et dont il était légitimement fier.


Depuis trois ans, ma présence aux déjeuners s'est espacée, mais Patrick était toujours là, inamovible, et m'impressionnait par la sincérité vraisemblable avec laquelle il prenait de mes nouvelles et des nouvelles de mes enfants, dont il avait en tête prénom et date de naissance.

La dernière fois que je l'ai vu, c'était en novembre. Il venait de faire paraître l'ultime roman inédit de Jack Vance, un polar de jeunesse, L'Île aux oiseaux. Il en était très heureux, je crois.


Je vais relire son Terremer, je crois. Dont on me dit qu'une auteur américaine l'a écrit en anglais. En français, toutefois, le texte définitif porte la marque de Patrick Dusoulier.

© Hervé Lesage de La Haye, 30 mars 2018.

 

mercredi 14 mars 2018

« Résumer Tolkien » ou Le Hobbit à Roanne

En 1972, le Monty Python Flying Circus diffusait le sketch The ”Summarize Proust Competition“ (« Résumer Proust »)…


En 1966, Gene Deitch, réalisateur de dessins animés, principalement de cartoons, s'est vu confier un projet relevant de la gageure : adapter The Hobbit de J.R.R. Tolkien en un court-métrage de 12 minutes maximum, et de le faire en quelques semaines. Ce qui fut fait.

Remarquable à plus d'un titre, par ses partis-pris esthétiques et techniques, par ses choix d'adaptation radicaux, The Hobbit, production américaine réalisée à Prague, est aussi la seule adaptation à l'écran d'une œuvre de Tolkien menée à bien du vivant de l'auteur. Tolkien, toutefois, n'a jamais vu le film, qui fut projeté brièvement à New York, puis jeté aux oubliettes pendant 45 ans.

Invisible depuis, The Hobbit a refait surface sur Internet en 2012.


Le vendredi 23 mars 2018 à Roanne, dans le cadre du colloque Au milieu de l'image coulent les textes consacré à l'adaptation littéraire en court-métrage animé, je reviendrai en détail sur l'histoire étonnante, encore en partie obscure, de ce Hobbit longtemps oublié.

Et si tout se passe bien, un article devrait suivre !

mardi 14 novembre 2017

Hommage à André Ruellan

 
Pour Philippe, Gérard, Joseph, Marianne, Patrick, Christophe, Olivier, Matthieu, Simon…


Le 10 novembre 2016 disparaissait André Ruellan, qui fut à la fois scénariste de cinéma et de télévision (pour Pierre Richard, Alain Jessua et Jean-Pierre Mocky) et, sous le pseudonyme de Kurt Steiner, l'un des meilleurs auteurs français de science-fiction de son temps. Les Utopiales de Nantes lui ont rendu hommage lors d'une table ronde, le 2 novembre dernier. Parce que j'aime ses livres et parce que j'ai eu la chance de connaître un peu l'homme, je reprends ici, sous une autre forme, le travail que j'avais fait pour cette table ronde.

Jeunesse

André Ruellan est né le 7 août 1922 à Bécon-les-bruyères (commune de Courbevoie). Son père, soudeur de profession, était grand amateur de livres.

« Mon père était anarcho-syndicaliste ; matérialiste en ce qui concernait Dieu, en revanche plutôt mystique à propos de la vie future. Comme beaucoup de socialistes vers la fin du siècle dernier, il avait été influencé par un courant spiritualiste venu des Indes. Vers douze ans, par exemple, il m'a fait lire les Maisons hantées de Camille Flammarion et je croyais aux fantômes dur comme fer. »

À seize ans, André Ruellan entre à l'École Normale d'Instituteurs de Versailles. Alors, déjà, il pense à écrire. À quatorze ans, il avait commencé un roman où il était question d'insectes géants.

Il traverse la guerre tant bien que mal, échappe à un départ pour le STO en Allemagne. Quinze jours après le débarquement, il manque de peu d'être fusillé comme otage. Il a tout juste vingt-deux ans.

Il devient instituteur et enseigne pendant deux ans, mais en 1947, il commence des études de médecine.

Années 1950

L'envie d'écrire ne l'a pas quitté. En 1953, il publie son premier roman de science-fiction, Alerte aux monstres, sous le pseudonyme de Kurt Wargar. En 1956, il commence à publier des romans fantastiques dans la collection « Angoisse » du Fleuve Noir sous le nom de Kurt Steiner. Il écrira 22 romans pour cette collection en moins de cinq ans.

« Quand j’ai commencé à écrire au Fleuve Noir, beaucoup d’auteurs français utilisaient des noms anglo-saxons, pour me démarquer j’en ai pris un allemand. À l’époque la signature appartenait à la maison d’édition donc si je voulais écrire ailleurs, il m’en fallait d’autres. Et comme pour l’histoire de la parcelle d’âme que l’on vous prend en vous photographiant, j’ai préféré conserver mon nom et vendre un leurre. »

La même année, il soutient son doctorat de médecine. Il tiendra un cabinet de généraliste dans le quartier des Halles jusqu'en 1970.

« Il aimait bien la médecine, explique son ami Philippe Curval, mais pas tenir un cabinet. Il passait ses soirées avec nous, dans le comité éditorial de Fiction avec Alain Dorémieux, Jacques Goimard, Gérard Klein et moi-même, nous baladait dans sa Buick décapotable et souvent les patients l'attendaient sur le palier le lendemain. »

En 1958 paraît son premier roman pour la collection « Anticipation » du Fleuve Noir, Menace d'outre-terre. Il écrira 11 volumes pour cette collection, qui vont l'imposer comme l'une des grandes plumes de la science-fiction.

Années 1960

En 1963 paraît, sous le nom d'André Ruellan, le Manuel du Savoir-mourir, illustré par son ami Roland Topor et qui sera plusieurs fois réédité. Ce livre étonnant remporte cette année-là le Prix de l'humour noir et vaut à son auteur d'être remarqué par André Breton. Ruellan se rapproche alors des surréalistes, puis rejoint un temps le mouvement Panique avec Topor mais aussi Arrabal et Jodorowski.
En 1965, il travaille pour la première fois pour la télévision, signant les poèmes de Marie Mathématique, un étonnant petit dessin animé de science-fiction dans lequel, sur des dessins de Jean-Claude Forest, les textes d'André Ruellan sont dits et mis en musique par Serge Gainsbourg. Six épisodes sont produits et diffusés d'octobre 1965 à avril 1966.



À la même époque, sous le pseudonyme de Kurt Dupont, il sévit dans les pages de Hari-Kiri, comme le font ses amis Curval et Topor.

À la fin des années soixante, à la Coupole, il fait la connaissance d'un jeune comédien de 35 ans, plein de promesses, au physique dégingandé et au visage lunaire, qui se cherche encore un personnage pour exister. André Ruellan lui dit : « Ouvrez les Caractères de La Bruyère, et relisez Ménalque. » Ce comédien s'appelle Pierre Richard. Et Ménalque, c'est le personnage du distrait.

Ruellan offre à Pierre Richard, sur un plateau, ce personnage auquel il sera identifié pour tout le reste de sa carrière. Ensemble, ils signent le scénario du film Le Distrait, que Pierre Richard réalise et qui sort en 1970, avec le succès que l'on sait. (André Ruellan fait une brève apparition dans ce film.) Deux ans plus tard, ils récidivent avec Les Malheurs d'Alfred.

Années 1970 et 1980

En avril 1970, il donne au magazine Midi-Minuit Fantastique un long et bel entretien dans lequel André Ruellan fait mine d'interroger Kurt Steiner.

En 1972 son roman Le Seuil du vide est porté à l'écran par Jean-François Davy.

En 1973, Gérard Klein lui ouvre les portes de la prestigieuse collection « Ailleurs & demain » en publiant Tunnel, premier roman de science-fiction à paraître sous le nom d'André Ruellan. En 1975, il réédite le diptyque Ortog de Kurt Steiner dans « Ailleurs & demain les classiques », agrémenté d'une longue préface de Jacques Goimard.

De 1973 à 1976, plusieurs de ses romans fantastiques sont adaptés en bande-dessinées dans la revue pour adultes Hallucinations. Au même moment, ses romans des années cinquante et soixante commencent à être repris en poche, d'abord ses romans d'angoisse, en Marabout fantastique (1974), au Masque fantastique (1976-1977) et en Super Luxe Fleuve noir « Horizons de l'au-delà » (1975-1983), puis ses romans de science-fiction, dans les trois collections créées et dirigées par ses amis Jacques Sadoul (J'ai Lu, 1976-1981), Jacques Goimard (Presses pocket science-fiction, 1978-1981) puis Gérard Klein (Le Livre de Poche science-fiction, à partir de 1987).

En 1975, il écrit son premier grand scénario pour Jean-Pierre Mocky, celui du film L'Ibis rouge, d'après Fredric Brown, début d'une collaboration qui durera 40 ans.

En 1984 paraît Mémo dans la collection « Présence du futur » chez Denoël. L'année suivante, ce roman est couronné par le Grand prix de la science-fiction française. En 1988, il dirige brièvement, avec Alain Garsault, la collection « Gore » du Fleuve Noir, qui sous sa férule s'orne de couvertures hallucinantes de Roland Topor.

Années 2000 et 2010

Tout au long des années 2000, André Ruellan, égal à lui même, octogénaire, continue de fréquenter chaque semaine le mythique Déjeuner du lundi, rendez-vous de la science-fiction qui existe depuis le début des années cinquante où j'ai le privilège de le côtoyer. Il aime à rappeler aux plus jeunes qu'il a vu le premier King Kong lors de sa sortie au cinéma, il établit des parallèles acides entre l'actualité politique du moment et ses souvenirs de l'Occupation, bref, il joue de son statut de figure éternelle de la science-fiction française et nous faisons tous comme s'il serait toujours là.

En 2006, Philippe Curval et lui contribuent à créer le Nouveau Grand Prix de la science-fiction française, dit Prix du lundi.

Début 2009 encore, alors qu'il a 86 ans, toujours malicieux et alerte, il apporte chaque lundi sur une clé USB la sauvegarde de son roman en cours, ce qui suscite toutes sortes de dialogues surréalistes comme « — André, tu as bien jeté ta clé à la corbeille avant de la retirer le l'ordinateur ? — Noooon, bien sûr que non ! » ou encore « — Tu enregistres régulièrement ton texte, pendant la saisie ? — Que veux-tu dire par-là, exactement ? » et des sueurs froides quant à la sauvegarde de ce précieux manuscrit.

Il continue à écrire jusqu'au soir de sa vie : des scénarios, des nouvelles, comme le glacial « Temps mort », dans le recueil collectif Retours sur l'horizon dirigé par Serge Lehman (2009).

Au début des années 2010, il s'efface un peu, fatigué, se déplaçant avec peine, mais garde l'esprit qui est le sien et signe encore trois scénarios pour Jean-Pierre Mocky entre 2013 et 2015.

Il meurt à Paris, le 10 novembre 2016, à l'âge de 94 ans. Il laisse 44 romans dont 16 de science-fiction, 30 films, une œuvre poétique considérable et largement inédite. Son extraordinaire avis de décès, publié dans Le Monde, a été largement remarqué et repris par la presse régionale et les réseaux sociaux.


« Presque tous ses romans, analyse son éditeur et ami Gérard Klein, même ceux réputés de science-fiction, penchent du côté du Fantastique, de l'œuvre sournoise de forces maléfiques et incompréhensibles, ombrées par la mort. »

© Hervé Lesage de La Haye, octobre/novembre 2017.

 
Sources :
— Alain Sprauel, « Bibliographie d'André Ruellan/Kurt Steiner », Biblio-SF n° 4, septembre 2010, p. 1-22.
— « Kurt Steiner et le fantastique de grande diffusion. A. Ruellan : entretien avec Kurt Steiner », Midi/minuit fantastique n° 21, avril 1970, p. 72-75.
— Gérard Klein, préface à Kurt Steiner, Les Océans du ciel, Le Livre de poche science-fiction, 1992.
http://www.quarante-deux.org/archives/klein/prefaces/lp27148.html
— Gérard Klein, préface à André Ruellan, Le Disque rayé, Le Livre de poche science-fiction, 1997.
http://www.quarante-deux.org/archives/klein/prefaces/lp27200.html
— Frédérique Roussel, « Le déjeuner fantastique », Libération, 21 janvier 2005.
http://www.liberation.fr/grand-angle/2005/01/21/le-dejeuner-fantastique_506852
— Frédérique Roussel, « André Ruellan dialogue avec la mort », Libération, 17 novembre 2016.
http://next.liberation.fr/culture-next/2016/11/17/andre-ruellan-dialogue-avec-la-mort_1528870

Merci à Alain Sprauel.

mercredi 4 octobre 2017

Il était une fois... l'homme censuré ?

La série animée Il était une fois… l'homme, écrite et réalisée par Albert Barillé, aura bientôt quarante ans. Depuis sa première diffusion, de septembre 1978 à avril 1979 sur la chaîne FR3, elle a connu un nombre de rediffusions record et a été exploitée de nombreuses fois en cassettes VHS (des années quatre-vingt jusqu'au début des années 2000), puis en DVD (à partir de l'an 2000), puis en Blu-ray (depuis 2013). Pendant plus de trente ans, cette série documentaire destinée à la jeunesse, qui entend balayer toute l'histoire de l'humanité depuis l'apparition de la vie sur terre jusqu'à la fin du XXe siècle, n'a pas subi la moindre modification ni de forme, ni de contenu. Cela peut sembler curieux : comment réagirions-nous, parents, si nous découvrions dans l'école de nos enfants des manuels scolaires vieux de plusieurs décennies ? en particulier pour enseigner l'histoire, matière dont le contenu s'enrichit à la fois avec la marche des événements et par l'évolution du regard que l'on porte sur le passé ? C'est pourtant bien grâce à la bienveillance des parents d'aujourd'hui, qui étaient les jeunes spectateurs d'hier, que Il était une fois… l'homme réjouit des générations successives d'enfants.


Au début des années 2010, la société Procidis annonce que sa série-phare va subir une restauration majeure et quelques transformations. Trente années et plus de rééditions et rediffusions à partir de masters vidéo datant des années soixante-dix, cela faisait beaucoup, et ne promettait pas de franchir l'obstacle des nouveaux supports haute-définition. Pour que la série continue à vivre, il fallait revenir aux origines de la production et sortir, pour la première fois depuis 1978, les négatifs de leur laboratoire.

Les négatifs sont donc scannés au standard haute-définition 2K, les cassures réparées, les poussières nettoyées, la colorimétrie corrigée. Procidis et son prestataire Mikros ont, ensemble, mené une très belle campagne de communication pour expliquer aux futurs spectateurs le processus en cours et l'investissement que cela représentait. À l'automne 2013, le résultat était là, spectaculaire ; la série pouvait être rediffusée en HD pour la première fois, et commercialisée sur support Blu-Ray. Parallèlement, un nouveau coffret DVD vient remplacer les précédentes éditions sur ce support.

On a pu lire, ici et là, quelques avis négatifs concernant le nouveau cadrage de la série, dont l'image originelle, au format 4/3, est maintenant proposée en 16/9. Je reviendrai sur ce sujet dans un prochain article.

À la recherche de Charles Martel

En mai 2015, à la suite d'une critique de la série sur le site ForgottenSilver, paraît l'étonnant commentaire d'un internaute, qui dénonce la censure de l'épisode d'Il était une fois… l'homme consacré à l'islam (épisode 8, « Les conquêtes de l'islam »). Le même jour, un autre confirme et surenchérit.


« Épisode sur l’Islam censuré ! Charles Martel ne sauve plus l’Europe de l’islam. Il n’est même pas cité. On ne montre pas non plus les armées musulmanes en fuite !
Diffusion de cet épisode tronqué le jour de l’ascension !
Bravo France 4 ! »
(14 mai 2015 - Jean)

« Effectivement. L’épisode sur les conquêtes de l’Islam a été expurgé de certaines séquences par rapport à la première diffusion en 1978 ! Rien d’étonnant ! »
(14 mai 2015 - FILIGRANE)


Ainsi, pour des raisons que ce deuxième internaute juge évidentes (mais que j'aurais beaucoup aimé lire sous sa plume), la figure tutélaire de Charles Martel aurait été purement et simplement supprimée d'Il était une fois… l'homme.

Pris de curiosité, je m'empresse de visionner l'épisode incriminé, qu'on trouve sur Youtube dans sa version restaurée (identique à celle diffusée à la télévision et exploitée en DVD et Blu-Ray). Effectivement, point de Charles Martel.



On trouve d'ailleurs, de nouveau, dans le commentaire de cette vidéo, une allusion à cette possible coupe dans l'épisode.

« Il ne s'agit pas de l'épisode intégral, des passages concernant Charles Martel et le repli de l'Islam suite à sa victoire à Poitiers ont été censurés et supprimés pour des raisons désolantes qu'on ne peut hélas qu'imaginer facilement… »
(Boba Fett, juin 2017)



Bien étonné, mais encore dans le doute, je sors donc mon coffret DVD d'une édition antérieure à cette restauration, à la recherche de Charles Martel. Et là, dans « Les conquêtes de l'islam », stupeur : toujours pas de Charles Martel ! Mon édition DVD date de 2004 mais son contenu est, à priori, identique à celle de l'an 2000, seul le packaging est censé avoir changé. Je n'ai pas en ma possession l'édition DVD de 2000, la première sur ce support, mais j'ai les coffrets VHS sortis la même année, fabriqué à partir du même master. Un vérification rapide me confirme que l'épisode 8, sur ces cassettes vidéos qui ont dix-sept ans, est exactement le même que celui qui a été restauré en 2013. Toujours pas de Charles Martel.

De plus en plus perplexe, je sors mes cassettes VHS d'une édition plus ancienne encore, celle de 1990. Même résultat.

Une chose est maintenant sûre : il est faux d'affirmer que cette séquence a été coupée récemment, puisqu'elle n'existait déjà pas il y a 27 ans. Mais a-t-elle seulement déjà existé ? Les effluves de complotisme qui émanent des commentaires qui m'ont propulsé dans cette recherche sont-ils plus pernicieux encore que je croyais, regrettant (de bonne ou de mauvaise foi) une séquence qui n'a jamais existé ?

La clef de l'énigme

Je commence à envisager de me rendre à l'Ina pour visionner l'épisode tel qu'il a effectivement été diffusé en novembre 1978. Mais je commence, aussi, à sérieusement m'interroger. À me dire que j'ai déjà, sans doute, passé beaucoup plus de temps à vérifier cette information que ne l'ont fait ceux qui l'ont publiée et relayée, et que j'aurais dû, déjà, parvenir à une conclusion. J'en tire deux hypothèses :
– soit la séquence n'a jamais existé (et tout est faux, il n'y a pas eu censure) ;
– soit… elle existe bel et bien.

Plusieurs personnes paraissent se souvenir de cette séquence, ce n'est probablement pas pure invention. Et si elle existe, il suffit de la trouver. Une fois que j'en suis arrivé là, en trois minutes, c'est fait. Je parcours en accéléré l'épisode 9 qui, heureux hasard, est consacré aux rois de la dynastie carolingienne, à laquelle Martel a donné son nom. Et bien sûr, bingo ! Charles Martel, Poitiers, les arabes, tout le monde est au rendez-vous.

Là où se loge l'erreur des paranos « on m'a coupé Charles Martel » et où, en même temps, Il était une fois… l'homme est une grande série, c'est que les deux épisodes concernés (8. « Les conquêtes de l'islam » et 9. « Les carolingiens ») proposent deux séquences similaires, au montage légèrement différent, pour évoquer le même événement. Le choc entre les armées de l'islam et celui des armées occidentales y est montré deux fois, de deux points de vue différents. La première fois, du point de vue arabe, dans l'épisode 8. La deuxième fois, dans l'épisode 9, le point de vue est occidental et la séquence se prolonge par l'évocation de Charles Martel.



Qui sont les désinformateurs ?

Il n'y a donc pas eu de censure concernant l'islam dans la version restaurée d'Il était une fois… l'homme. Les complotistes peuvent aller se rhabiller. Mais pourquoi cette fixation sur Charles Martel ?

Aujourd'hui, une partie de l'extrême-droite française ressasse l'idée selon laquelle Charles Martel aurait eu, de tout temps, une importance centrale dans le « récit national », jusqu'à ce qu'il en soit récemment gommé. Rien n'est plus faux. Comme l'ont montré les chercheurs William Blanc et Christophe Naudin, cette figure de l'histoire de France a vu son importance varier selon les époques, les régimes politiques et les courants de pensée. Dans le livre qu'ils ont consacré à ce sujet (Charles Martel et la bataille de Poitiers, de l'histoire au mythe identitaire, Libertalia, 2015), ils évoquent d'ailleurs, en passant, la série d'Albert Barillé qui nous occupe aujourd'hui :
[…] la télévision française parle peu de Charles Martel. Outre une émission historique de 1974 consacrée à l’affrontement de 732, le dessin animé de vulgarisation historique Il était une fois l’Homme (1978), évoque la bataille de Poitiers tant du point de vue des Arabes que de celui des Francs (les différentes incarnations des héros, Pierre et Gros, se trouvent en effet dans les deux camps).
Il y a près de vingt ans, Bruno Mégret, à la recherche d'une figure emblématique susceptible d'être au MNR ce que Jeanne d'Arc était au Front national, s'emparait de Charles Martel. En janvier 2015, après les attentats que l'on sait, Jean-Marie Le Pen affirmait « je ne suis pas Charlie du tout, je suis Charlie Martel si vous voyez ce que je veux dire ». La fachosphère ne l'avait d'ailleurs pas attendu pour brandir cette référence et dès 2014, des internautes peu avisés voulaient nous faire croire, donc, que certaines instances occultes, jamais nommées (le complot islamophile ?), avaient réussi à faire disparaître ce personnage historique d'un dessin animé. Eh bien, il n'en est rien !

Conclusion

Aucune censure n'est venue altérer Il était une fois… l'homme concernant Charles Martel et l'islam. On peut même dire, en revoyant l'épisode 9, que des clichés anciens y subsistent qui mériteraient discussion (la voix off affirme tranquillement « Charles Martel vient de sauver l'Europe de l'Islam »).

Mais il reste une question plus générale : la série a-t-elle, oui ou non, subi des transformations au cours du temps ? Comme je l'évoquais en introduction, cela pourrait se justifier : un enfant qui découvre aujourd'hui l'histoire par le prisme de cette série, c'est un enfant de 1978 qui apprendrait l'histoire dans un livre de 1938… en 1978, ç'aurait été impensable et vu de 2017, ça le reste largement. Il y a des choses terriblement datées, comme le regard porté sur la place des femmes et celle du personnage de Pierrette en particulier. (Dans le premier épisode, pendant une scène de chasse, un plan de coupe sur deux femmes homo habilis regardant avec un sourire béat les mâles en train de poursuivre un mammouth vaut son pesant de cacahuètes.)

Il était une fois… l'homme, cependant, n'est pas un manuel : c'est un récit, avec son rythme, ses personnages, ses musiques, ses émotions. Il me semblerait bien périlleux de vouloir mettre à jour le contenu car cela impliquerait de modifier la forme. Mais qui suis-je pour affirmer que cela n'a pas été le cas ? Il était matériellement difficile, à moins d'échelonner ce travail sur plusieurs mois, de visionner en parallèle les 26 épisodes sur les différentes éditions à ma portée, comme je venais de le faire pour l'épisode 8.

J'ai donc écrit à Procidis pour poser tout simplement la question : la série a-t-elle connu des modifications dans son contenu (montage, texte de la voix off) lors de sa restauration en 2013 ? Quelques jours plus tard, j'ai reçu une réponse éclairante de Gilles Bourgarel : Nous avons restauré à l'identique Il était une fois… l'homme et Il était une fois… la vie sans rien modifier afin de rester fidèle à l'œuvre originale. Le seul changement est constitué par le raccourcissement du générique de … la vie d'environ 30 secondes.

C'est dit !

Les deux séries ont tout de même subi une transformation cruciale puisqu'elles sont maintenant exploitées en 16/9. J'y reviendrai dans un très prochain billet.

© Hervé Lesage de La Haye, septembre/octobre 2017.

 
Sources :
— William Blanc et Christophe Naudin, Charles Martel et la bataille de Poitiers, de l'Histoire au mythe identitaire, Libertalia (2015). ISBN 978-2-918059-60-8
— Éric Aeschmann, « Depuis quand Charles Martel est-il un héros de l'histoire de France ? », L'Obs, 18 avril 2015.
— Lauren Provost, Jean-Marie Le Pen appelle à voter Front National et déclare "Je suis Charlie Martel" après l'attentat de Charlie Hebdo, huffingtonpost, 09/01/2015.
« Il était une fois l’homme : restauration 2K », Jérôme, Forgotten Silver, 22/11/2013.
 
Merci à Gilles Bourgarel, de Procidis, pour ses réponses.

mercredi 28 juin 2017

Je hais les journalistes

 
Pour JB.



Je hais les journalistes. D'ailleurs, mon plus vieil ami, mon meilleur ami, est journaliste. Je ne manque jamais de lui signaler quand un de ses confrères a écrit une bêtise ou fait la preuve indirecte de son ignorance. Vous écrivez vite, vous publiez vite, vous ne vérifiez rien, en particulier dans le domaine culturel (pour le judiciaire, c'est souvent plus rigoureux mais pour le culturel… j'aime le cinéma ergo je connais mon sujet ergo je ne vais quand même pas sortir un dictionnaire du cinéma ? donc je ne vérifie rien, cqfd).

Conséquence : si moi, lecteur, je lis un papier consacré à un sujet auquel je m'intéresse de près, donc dans lequel j'ai une culture solide, les erreurs tombent au cours de la lecture, comme des fruits mûrs. Je me rappelle la mort de Kubrick, en mars 1999 : pétri de tristesse et fétichiste, j'achète toute la presse que je peux trouver (quotidiens nationaux, régionaux, étrangers, hebdomadaires, revues de cinéma, j'en ai deux cartons) et ça ne loupe pas : dans 50 % des papiers, les mecs ne savent pas combien mettre de Y à Barry Lyndon. En mon for intérieur, j'éructe.

Tiens, cette semaine Télérama célèbre les cent ans de l'animation japonaise. Goldorak en couverture ! Incroyable. (On parle du supplément « Sortir », hein, faut pas déconner non plus). L'image choisie est un jpeg ignoble car beaucoup trop agrandi où les couleurs baveuses sont attaquées par des pixels aux contours bien visibles, dans un ensemble qui pourrait être la métaphore graphique de la dualité onde-particule. Cela serait-il passé si la couv était un Picasso ? (Au fond, j'espère que non.)

L'article, de deux pages, se tient. Amusant de voir que pour illustrer un siècle de création, les trois productions choisies tiennent dans un mouchoir de poche chronologique (1975 pour Goldorak, 1978 pour Albator le corsaire de l'espace, 1983 pour Signé Cat's Eyes) et qui sont toutes arrivées en France sensiblement au même moment et par le même canal — il ne manque qu'une statue à l'effigie de feu Bruno-René Huchez, mais pourquoi pas ?

On rappelle avec une pudeur de gazelle les polémiques qui ont accompagné l'arrivée de beaucoup de séries japonaises en France (pas toutes ! et il serait intéressant de se pencher sur ce sujet), et de fait ç'avait commencé fort, avec le fulguropoing Godwin « Goldorak est-il nazi ? »

En son temps, Télérama n'avait pas été le dernier à tirer à vue sur l'ambulance des « japoniaiseries » (néologisme qui avait beaucoup amusé mon père) crucifiées notamment (… je parle de mémoire, faudrait vérifier !) par l'excellent Bernard Génin et se laissant aveugler par quelques conventions bien visibles mais peu signifiantes (la qualité de Candy était-elle nécessairement inversement proportionnelle à la taille des yeux de l'héroïne ?). Je ne vais pas, trente ou trente-cinq ans plus tard, crucifier Télérama, que je n'ai jamais cessé de lire depuis que je sais lire, mais c'est intéressant de voir que la presse rate généralement les occasions de faire un brin d'autocritique, même les plus belles.
Deux pages qui ne mangent pas de pain, donc, et pour finir le fruit tombe, superbe : Stéphane Jarno ne sait pas écrire le nom d'Émile Cohl. Bon ben voilà. Ite missa est.


© Hervé Lesage de La Haye, juin 2017.