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mercredi 18 novembre 2020

Hommage à Joseph Altairac

Pour Simon Bréan, Jeanne A-Debats, Olivier Cotte,
Olivier Paquet, Matthieu Walraet, Isabelle Arnaud, et LamRona,
pour Gérard Klein, Philippe Curval, Marianne Leconte, Frédérique Roussel, Christophe Louvet,
pour Ellen Herzfeld et Dominique Martel,
pour Nathalie Serval, Jeam Tag, Célia Chazel, Audrey Petit, Charlotte Volper, Claire Panier-Alix et tous les autres,
pour Lydia Ben Ytzhak,
pour Fleur Hopkins, qui tient le flambeau,
pour Jean-Luc Rivera,
et pour Guy Costes, bien sûr.


Joseph Altairac (1957-2020) était l'un des meilleurs connaisseurs français de la science-fiction, et peut-être son plus grand érudit. C'était aussi et surtout un « passeur », c'est-à-dire un homme qui aura consacré tout son temps à partager ses enthousiasmes, à faire connaître ou redécouvrir des auteurs et des textes oubliés ou peu connus, à rapprocher les livres et les êtres.

Il y aurait beaucoup à dire sur ce qu'il nous lègue, autant que sur le vide qu'il laisse derrière lui, mais ici, plus modestement, je veux d'abord parler de qui il était, du lien qui me liait à lui et de cette famille des amateurs de science-fiction dans laquelle il m'a fait entrer. Ce sera mon billet de blog le plus long à ce jour, sans doute, et ceux qui n'ont pas connu Joseph voudront bien me pardonner. Les autres, je crois, je l'espère, et pour peu qu'ils le souhaitent, y trouveront matière à se resouvenir.

La première fois que j'ai rencontré le nom de Joseph Altairac, c'était au sommaire de l'intégrale des œuvres de Lovecraft publiée en Bouquins, qui m'a été offerte dès sa parution fin 1991, mais la première fois que j'ai rencontré l'homme Altairac, c'est au mythique Déjeuner du lundi (ou DDL) auquel j'eus la chance insolente d'accompagner mon ami Simon Bréan, un certain lundi 2 juillet 2007. Simon me présenta a Joseph, et ma vie en fut changée…


Pappardelles et linguine

Il faudrait un jour écrire sur le déjeuner du lundi (auquel Frédérique Roussel consacra un bel article dans Libération, le 21 janvier 2005). En 1997, Marianne Leconte avait décidé d'interviewer en tête-à-tête les habitués de cette institution qui date des années cinquante, dans l'idée d'en faire un livre, et pris rendez-vous avec Roland Topor, le premier de sa liste. Le lendemain, Topor était mort, et Marianne abandonnait son projet au fond d'un tiroir dont elle jetait la clef.

Dix ans plus tard, donc, j'arrivai. Cela fera sourire ceux qui l'ont connu, mais me retrouvant face au sieur Altairac, j'étais intimidé. Cela ne dura pas ! car avec l'immense talent qui était le sien dans ce domaine, il me mit à l'aise immédiatement. Savoir si je savais qui il était ne l'intéressait pas : la première chose qu'il me dit, et à laquelle je ne m'attendais évidemment pas, c'est que lui me connaissait. « J'étais à ton concert ! », me lança-t-il. Une année avait passé depuis, il s'en souvenait, en gardait un bon souvenir. Et voilà faite ma rencontre avec Joseph, sous le double signe de Lovecraft et de la musique. Mais les choses ne se sont pas arrêtées là : me sentant malgré tout obligé de me présenter un peu et de dire deux ou trois de mes points d'ancrage en science-fiction, j'ai évoqué la série Les Mondes engloutis. Sidération : non seulement Joseph connaissait, mais il connaissait même très bien (il nomma d'emblée le Shagma, le soleil artificiel de la la cité d'Arkadia).

Je compris immédiatement que les sujets de conversation ne manqueraient pas.

Longtemps j'avais cru que son patronyme, Altairac, était un pseudonyme, que j'imaginais bâti sur le nom de l'étoile Altaïr auquel il aurait ajouté le suffixe -ac pour en faire un nom du sud-ouest. Ce fut presque perturbant d'apprendre de sa bouche que c'était son véritable nom.

Le 5 juillet 2007, j'écris mon premier email à Joseph. En treize années, nous en échangeons quelques centaines, ce qui n'est pas considérable ; beaucoup sont extrêmement brefs, sur un mode question/réponse. Certains sont collectifs, comme les messages qu'il adressait, l'été, aux convives du déjeuner pour les informer du lieu de rendez-vous quand le restaurant habituel était fermé.
Date : 16 août 2007
Objet : Déjeuner du lundi
Il a visiblement lieu ce mois d'août au bar à vin Nicolas, rue Clément (Marché Saint-Germain). En tout cas, ce sera le cas le lundi 20, à partir de 12h30 !
Ensuite, on supposera que les survivants se traîneront jusqu'à la Brasserie O'Neill, rue des Canettes.
J.A.
--

Le restaurant Aux trois canettes où se tenait le déjeuner du lundi depuis de nombreuses années ferma définitivement ses portes en mars 2009. Après un mémorable ultime DDL le lundi 16 mars 2009, nous nous mîmes en quête d'un nouveau lieu pour accueillir nos agapes. Il y eut une phase de test, à l'issue de laquelle nous atterrîmes au Monteverdi, rue Guisarde, le lundi 5 octobre 2009. Le gérant était alors un Italien qui portait le nom, formidable, de Claudio Monteverdi. Très vite, Claudio, son restaurant et son personnel nous adoptèrent et je crois que Joseph fait partie de ceux qui se sont rapidement attachés à ce lieu.

Au Monteverdi, on servait notamment des pappardelles aux cèpes. Sur la carte du restaurant, le nom de ces pâtes était écrit « parpadelles », et c'est le plat que choisissait, invariablement, l'oncle Joe chaque lundi midi. Lorsqu'arrivait le moment de passer commande, il avait toujours un temps d'hésitation, que je crois sincère, et l'œil sur la carte, finissait par dire, invariablement : « Eh bien, moi… je crois que je vais prendre les parpadelles au cèpes. »

Et il en fut ainsi lundi après lundi, pendant plusieurs mois, pendant plusieurs années. Il faut dire que c'était fameux.

Ce plat s'est si vite et si durablement attaché au personnage de Joseph que sur son blog, Jeanne A-Debats finit par créer, pour certains billets dans lesquels elle parlait de tout et de rien et notamment de nous, la catégorie « fandom et parpadelles » qui constituait une sorte de sommet dans l'art de la private joke. Elle y publia, un jour d'avril 2011, un beau portrait de Joseph Altairac sour le titre « connaissez-vous l'oncle Joe ? »

Pour ma part, je prenais presque toujours les linguine al pesto, parce que c'était le plat le moins cher de la carte. Aller au restaurant à Saint-Germain-des-Prés chaque lundi ou presque, ça coûte. (Olivier Paquet faisait souvent de même ; jamais je n'ai su si c'était pour la même raison.)

Ces déjeuners étaient évidemment arrosés, généralement de quelques bouteilles de Montepulciano d'Abruzzo. Pour des raisons budgétaires, je m'en tenais éloigné la plupart du temps : toute participation, même modeste, à la consommation, entraînait une participation au règlement de la facture des vins, partagée en parts égale entre les buveurs, et l'addition montait vite. Joseph l'avait-il compris ? Plus d'une fois, il prit l'initiative de me servir un verre de vin dont il annonçait qu'il me l'offrait — là aussi, comme si c'était le fruit d'un temps de réflexion : « Tiens, allez, je te sers un verre de vin, c'est moi qui te l'offre. »

Parfois, le déjeuner s'achevait dans la liesse sur une tournée de grappa, que Patrick Dusoulier aimait payer plus souvent qu'à son tour.


Documentation

Année après année, Joseph écumait les librairies, brocantes, bouquineries et autres foires au livre et amassait ce qu'il aimait appeler, notamment quand il venait de faire provision de productions honteuses ou indéfendables (novellisations de vieilles séries télé, fascicules pour la jeunesse, manuel de mathématiques en alexandrins…), sa « documentation ».

Acheteur compulsif, il achetait même ce qu'il possédait déjà et proposait ses trouvailles aux copains, envoyant parfois un email de ce genre :
Date : 14 octobre 2007
Objet : FICTION à vendre

Attention! Un nouveau lot de FICTION de la très grande époque, 2 euros le numéro. On hésite, puis on regrette…

49
61-62-68-69
70-75-76-77-79
85-87-88-89
90-91-92-94-95-96-99

Joseph
--

L'on recevait parfois un email comme celui qui va suivre, qui suggérait entre les lignes que chez Joseph, l'accumulation verticale de « documentation » qui faisait office de système de classement n'allait pas sans quelques aléas :
Date : 18 novembre 2007
Objet : Fiction à vendre !
Exceptionnel !
Incroyable ! Une nouvelle tentative de rangement me fait tomber, chez moi (!) sur un lot de Fiction en double dont j'avais totalement oublié l'existence… donc, à vendre, 2 euros pièce, en liquide, et livrables au DDL (demain, j'irai peut-être à pieds, mais j'irai…) :

33-34-35-36-39
41-44-47
50-51-53-58-59
60-64

Joseph
--
C'est ainsi que j'ai pu, au fil du temps, compléter la collection de la revue Fiction que j'avais commencée quand j'avais vingt ans, et plus largement, acquérir toutes sortes d'ouvrages ou de revues que Joseph apportait pour moi le lundi, parfois pour me les vendre au prix souvent dérisoire qu'il avait lui-même payé, parfois pour me les offrir. Treize années après, ma bibliothèque est donc émaillée de livres sur lesquels j'ai inscrit (presque toujours) leur provenance altairaïque :
  • Siclier et Labarthe, Images de la science-fiction. Acheté à Joseph Altairac, déjeuner du lundi, automne 2008.
  • Claude Bonnefoy, Ronceraille. Acheté à Joseph Altairac, 1er décembre 2008.
  • Abbé Louis Bethléem, Romans à lire & romans à proscrire. Offert par Joseph Altairac, ultime déjeuner du lundi au restaurant les 3 canettes, lundi 16 mars 2009.
  • Fereydoun Hoveyda, L'Écran à quatre dimensions (1953-1954). Offert par Joseph Altairac, déjeuner du lundi, 24 août 2009.
  • Ulysse 31 : La Cité de Cortex (Bibliothèque rose). Offert par Joseph Altairac, lundi 21 juin 2010.
  • John Dickson Carr, La Chambre ardente, dans la belle édition reliée et numérotée du Club du livre policier. Acheté à Joseph Altairac au déjeuner du lundi contre une pinte de bière ambrée chez O'Neil, 28 juin 2010.
  • Le Rocambole, bulletin des amis du roman populaire, n° 22 et 23. Offert par Joseph Altairac, lundi 9 août 2010.
  • Actes du colloque de Cerisy sur Jules Verne. Offert par Joseph Altairac de retour de la braderie de Lille, déjeuner du lundi, 6 septembre 2010.
  • Il était une fois… l'homme : 3. L'homme de Néandertal et 5. De Carnac à Lascaux. Offert par Joseph Altairac, lundi 29 août 2011.
  • Il était une fois… la vie : 8. La respiration. Offert par Joseph Altairac, lundi 19 septembre 2011.
  • Cahier de l'Herne Jean Ray. Acheté à Joseph Altairac, février 2012.
  • J.P. Bouyxou, La Science-Fiction au cinéma. Offert par Joseph Altairac, lundi 17 septembre 2012.
  • Century XXI, la nouvelle fiction spéculative britannique. Offert par Joseph Altairac, lundi 22 octobre 2012.
  • Jean Yanne, L'Apocalypse est pour demain. Via Joseph Altairac, déjeuner du lundi, février 2014.
  • Francis Lacassin, Pour une contre-histoire du cinéma. Via Joseph Altairac, mai 2014.

Le mot d'érudit le définissait mieux que quiconque et je dois bien avouer que dans les rares occasions où je pouvais faire découvrir à Joseph quelque chose qu'il ne connaissait pas encore, j'en étais peut-être encore plus heureux que lui. Cela n'est pas arrivé très souvent ! Ce fut le cas, un jour où nous parlions des Terres creuses, lorsque j'évoquais la série Fraggle Rock (ma première terre creuse, certainement), dont je lui ai montré le générique d'ouverture et un court extrait.

De même, les occasions où je réussissais à lui fournir un élément de documentation qui lui manquait étaient encore plus rares, mais c'était d'autant plus réjouissant qu'il en était, là, au moins aussi heureux que moi. Un jour, il mentionna en passant qu'il n'arrivait pas à se procurer l'essai Le Fœtus astral consacré à 2001 : l'odyssée de l'espace. Moi qui avais vu jadis un exemplaire de ce livre plusieurs mois de suite sur les rayonnages de la regrettée librairie "Actualités" située près d'Odéon, je lui promis d'en dénicher un (et pas à prix d'or, évidemment). Joseph avait raison : ce fut long et difficile. Mais j'ai tenu ma promesse et c'est l'une des rares fois où je l'ai vu impressionné.

Moi, bien sûr, je jubilais, et pas uniquement parce que mon amour-propre en était flatté : parce que j'étais infiniment heureux de lui rendre service et de lui faire plaisir. Cela prit la forme d'un curieux email que je lui envoyai le 9 janvier 2010 dans lequel je lui annonçais : « J'ai trouvé un fœtus astral à 26 euros, port compris. »

Quelques échantillons de la « documentation » que m'a fournie Joseph, année après année.

Un jour (date inconnue, on devrait tout noter) il m'offrit Le Petit Nazi illustré, un livre de Pascal Ory au titre hilarant mais au contenu très sérieux, dans lequel je découvris l'existence (dans les pages de la revue pour la jeunesse Le Téméraire, publiée sous l'Occupation) de Vers les mondes inconnus, fascinante BD française dans le style de Flash Gordon et au contenu idéologique assez ouvertement pro-nazi. Joseph m'apprit alors qu'il possédait une collection complète ou quasi complète du Téméraire, et me promit de m'inviter, un jour, pour que je puisse lire la bande-dessinée en question. Hélas… cela ne s'est jamais fait (ou plutôt, pour être parfaitement honnête, je suis venu chez Joseph mais… il n'a jamais été en mesure de sortir sa collection du Téméraire !). Et le fait est qu'on peut lire de tout, quoique pas avec n'importe qui ; sans Joseph Altairac, je doute de lire un jour Vers les mondes inconnus.


Cinéma

Joseph était un immense amateur de cinéma, et pas uniquement de science-fiction. Les deux premières années de notre amitié, il me prêta des DVD en cascade qui m'ont permis de parfaite ma culture en vieille SF américaine ; je me souviens notamment de Donovan's Brain (1953), It Came From Outer Space (1953), The War of the Worlds (1953), The Beast from 20,000 Fathoms (1953), The Black Scorpion (1957), Journey to the Far Side of the Sun (1969). Mais les deux plus belles découvertes furent Ikarie XB-1 de Jindřich Polák (1963), film rare qu'il acheta en DVD dans une version doublée en allemand et sans sous-titres, et me prêta immédiatement après (nous y vîmes des éléments pré-2001 tout à fait remarquables), et les films de Karel Zeman adaptés de Jules Verne (toujours doublés en allemand et sans sous-titres). Jules Verne était, pour lui comme pour moi, un auteur-phare, une sorte de référence absolue.

De Jules Verne, Joseph me fit découvrir le méconnu Hector Servadac (et son adaptation par Karel Zeman) et de mon côté, je lui appris l'existence d'un film tchèque tiré des Cinq Cents Millions de la Bégum (Tajemství Ocelového mesta de Ludvík Ráza, 1979), que j'avais vu enfant et qui se révélait totalement introuvable. « On le trouvera un jour », me rassura-t-il.

Un jour que nous évoquions Star Wars, je lui demandai par quels films il était venu à la science-fiction ; voici ce qu'il répondit :
De ma génération, c'était plutôt des choses comme Le Voyage fantastique, ou Le Jour où la Terre s'arrêta, qui était passé à la télé ! J'ai encore un peu peur de Klaatu…
Le Jour où la Terre s'arrêta tenait, dans le panthéon personnel de Joseph, une place toute particulière et il aimait à en citer la fameuse réplique « Klaatu barada nikto » avec une infinie délectation.

Son premier film de science-fiction vu au cinéma ?
Je pense que c'était 20 000 lieues sous les mers. Il y avait eu une ressortie, je l'avais vu au cinéma, en famille. J'avais adoré.
Joseph aimait les effets spéciaux à l'ancienne (ceux que l'on appelait jadis, en français, « trucages ») et portait une admiration sans borne au travail de Ray Harryhausen. Le 7 mai 2013, alors que nous apprenons la mort du maître, nous parlons brièvement de Jason et les argonautes, film qui m'a fait très forte impression lorsque j'étais enfant et que je revois toujours avec le même plaisir. Sur Jason, Joseph me rejoint et commente :
J'ai acheté une édition en blouré qui est magnifique. Ce doit être un de mes tous premiers achat en blouré, avec 2001
Son film de science-fiction préféré et son film préféré tout court était, de fait, 2001 : l'odyssée de l'espace, ce qui nous faisait un point commun massif. Nous avons d'ailleurs, pendant plusieurs années, porté ensemble un projet de petit livre consacré à 2001, qui fut sans cesse remis à plus tard à cause du temps que Joseph consacrait à Rétrofictions, le livre-somme sur lequel il travaillait avec Guy Costes et qui les occupa pendant une bonne décennie. Dans l'intervalle, nous avions entrepris de réunir, année après année, une importante documentation autour de 2001, qu'il centralisait. (Sur ce dernier point, on pourrait se demander si c'était la meilleure idée du siècle, mais je lui faisais une confiance aveugle. Peut-être tout cela était-il stocké dans un trou noir, ou bien dans une boîte soigneusement étiquetée. Allez savoir.)


Tintin et les nazis

Lundi 29 novembre 2010, au cours du déjeuner, Joseph, Patrick Dusoulier et moi évoquons Hergé et la politique, en particulier l'attitude qui fut la sienne pendant la seconde guerre mondiale et l'occupation allemande de la Belgique (attitude opportuniste, à tout le moins, sinon complaisante). Et là, je mentionne le fait qu'Hergé a même croqué Tintin en uniforme de SA. Joseph et Patrick bondissent et soutiennent que je dois me tromper. Je persiste : Tintin, en uniforme, avec une croix gammée sur son brassard, dessiné par Hergé, oui, ça existe, je l'ai déjà vu (… sur Internet). Ils exigent des preuves. Je promets de les fournir dans la soirée et je rentre chez moi, sûr de mon fait mais légèrement angoissé tout de même : et si j'avais rêvé ? et si j'avais été abusé, un jour, par un canular ? et si j'avais raison mais ne pouvais retrouver ce dessin ?

L'issue fut heureuse. J'ai retrouvé le dessin (que voici), je l'ai envoyé par email à Joseph et Patrick, et j'ai eu cette immense satisfaction pour l'ego de recevoir de Joseph une réponse qui commençait par : « Ok, je m'incline ! » Coïncer Patrick Dusoulier, tintinophile redoutable, c'était une chose ; en remontrer à Joseph Altairac sur un sujet en rapport avec la bande-dessinée ET la seconde guerre mondiale, c'était inimaginable.
OK, je m'incline !
Le pire, c'est que je connais bien ces albums… on a aussi Tintin en pilote anglais, américain, japonais (si ! japonais !, et je me souviens que c'était pour le Mitsubishi J2M Raiden (« Jack », selon son surnom allié…))
Bravo !
Évidemment, ce sont des dessins BIIEN postérieurs à la période « sensible », et dans un contexte tout autre, mais je m'incline…

Amitiés
Joseph

Je propose aux plus valeureux d'entre vous de lire ici la suite de cet échange avec Joseph, où l'on aura confirmation qu'il connaît diablement bien son sujet. Afficher/masquer


Cuirassés, sous-marins et parachutes

Comme le montre l'échange qui précède, parmi les innombrables domaines d'expertise de Joseph, il y avait la seconde guerre mondiale et plus précisément encore les véhicules militaires (avions, navires, sous-marins). Et cette expertise, qui pouvait aller très loin, lui permettait parfois les mises en relation les plus inattendues ; j'en veux pour preuve l'épisode suivant.

Le 26 avril 2011, Joseph apporte à mon attention un exemplaire du livre de Lotte Eisner consacré à Murnau, et qui manque à ma propre documentation (et qu'il me vend pour 1,50 euros). Le livre passe de mains en mains, est abondamment feuilleté, et Jeanne A-Debats remarque une photo prise à bord d'un navire en pleine mer, à l'arrière-plan de laquelle on peut apercevoir l'ombre d'un cuirassé ou d'un navire militaire de grande taille. Il s'agit en réalité d'un porte-avion américain.
[Joseph :]
C'est le Saratoga ou le Lexington.
Si c'est le Lexington, il est amusant de savoir que Heinlein se trouve probablement à bord, quand est prise la photo.

Non seulement, donc, Joseph était capable, à partir de cette seule photo, de nommer le navire en question, mais encore pouvait-il ajouter, vue la date probable de la photo et le lieu où elle était prise, que l'écrivain Robert A. Heinlein, l'un des maîtres de l'âge d'or de la science-fiction américaine, était très probablement à bord. Sidéré, j'avais qualifié la « présence invisible probable de Heinlein sur cette photo » de « détail stupéfiant ultime », formule que Jeanne A-Debats s'est empressée d'immortaliser dans son petit dictionnaire troll de la nouvelle SF française — je n'étais pas le seul que la science de Joseph pouvait fasciner.

Je me souviens de quelques mots échangés après que j'ai vu Tora ! Tora ! Tora ! en DVD. Joseph trouvait les séquences de batailles très réussies, mais regrettait que les chasseurs japonais ne soient pas de véritables Zero.

En avril 2015, au cours d'une discussion, Joseph m'apprend l'existence d'un parachute ascensionnel d'observation pour sous-marin pendant la seconde guerre mondiale. Je crois que c'est l'une des choses les plus étonnantes qu'il m'ait apprises !

Le 16 mai 2007, sur le forum ActuSF, il confessait sa passion pour le cuirassé japonais Yamato, son sujet de prédilection.
De mon côté, je collectionne les maquettes du Yamato (le vieux, celui coulé glorieusement en 1945). Le défi est de trouver celles qui sont à la plus petite échelle possible.
Je jure que c'est vrai.
Joe



Vils scolopendres

En janvier 2012, Jeanne A-Debats nous écrivit, à Joseph Altairac, Simon Bréan, notre ami Lamrona et moi-même, une invitation-manifeste qui commençait ainsi : « En cette année de fin du monde j'instaure un salon gastronomico littéraire qui se donnera pour tâche de déterminer si la Potée Auvergnate est un aliment de saison en temps d'apocalypse. » Le premier « dîner de scolopendres » se tint le jeudi 26 janvier.

Ces dîners se sont tenus, cahin-caha, pendant une année. Et pour ma part, guère convaincu d'être à armes égales avec mes camarades auteurs/chercheurs/érudits, je mettais un point d'honneur à venir avec des munitions, c'est-à-dire de quoi surprendre et divertir hôte et convives.

Je ne suis pas prêt d'oublier le fou rire qui s'est emparé d'eux lorsque j'ai dégainé l'interprétation de Ainsi parlait Zarathoustra de Richard Strauss par le Portsmouth Sinfonia (un orchestre expérimental des années soixante-dix constitué de musiciens qui jouaient exclusivement… d'instruments dont ils ne savaient pas jouer) : je crois que toutes les personnes présentes ont pleuré de rire, moi compris. Joseph était scié et il est devenu fan, instantanément.


Une autre fois, j'ai préparé quelque chose de différent. Connaissant l'appétence de Joseph pour Lovecraft, son bestiaire et ses livres maudits, j'ai apporté un texte, rédigé dans une langue inconnue, dont je lui ai demandé de faire une lecture à voix haute, chacune et chacun étant invité à identifier ce texte incompréhensible mais dont je pouvais jurer que toutes les personnes présentes l'avaient déjà entendu. Joseph fut grandiose ! Avec un sérieux imperturbable, quoique non sans hésitation, il déclama « Yub nub, eee chop yub nub… » exactement comme s'il était en train d'invoquer Shub-Niggurath ou d'essayer de réveiller les morts.

Joseph était le plus érudit d'entre nous, mais pas le plus geek, et bien qu'absolument fasciné par ce qu'il était en train de lire, il ne sut pas de quoi il s'agissait. Le grand vainqueur fut Simon Bréan qui dit sobrement : « Ah, c'est Yub-Nub. »

Yub Nub, c'est le chant de victoire entonné par les Ewoks à la fin du film Le Retour du Jedi (dans sa version d'origine uniquement). Nous sommes trois à avoir fait cette expérience incroyable consistant à entendre Joseph Altairac en donner lecture intégrale. Pour ma part, c'est un souvenir fantastique.

Les plus valeureux d'entre vous peuvent lire ici le texte complet de Yub nub ! Afficher/masquer


Nocturnes

À partir de fin 2012, Joseph s'éloigne progressivement du déjeuner du lundi. Qu'à cela ne tienne : depuis 2009, je le vois régulièrement en dehors. En nocturne, nous allons voir des expositions à la cinémathèque (quelque part en 2011, exposition Kubrick ; le 19 janvier 2012 : exposition sur Metropolis). Nous nous croisons chaque année aux rencontres de l'imaginaire de Sèvres, occasion de parler un peu. Et surtout, je l'invite régulièrement à dîner à la maison, avec mon épouse et moi, ou avec moi seul (tout premier dîner : le 13 mars 2009).

Le soir du jeudi 22 mai 2014, Joseph vient dîner avec moi à la maison. Il discute un peu avec Gaël, qui a 22 mois et manipule un jeu à emboîtements tout en nommant les formes qu'il a en mains : cayé, ion, tapèze. Je me souviens de la tête de Joseph en reconnaissant de mot « trapèze » : « Je connais pas mal de grandes personnes qui ne sauraient pas en dire autant ! »

Une fois mon fils couché, Joseph et moi mangeons un hamburger maison, puis je lui projette la première adaptation en dessin animé de Objectif Lune et On a marché sur la Lune, par le studio Belvision, qu'il n'avait jamais vue. Nous nous étions bien amusés et Joseph avait noté que si certains éléments de scénario ajoutaient des invraisemblances absentes dans la BD d'Hergé, il y avait aussi des séquences très réussies et notamment de magnifiques paysages lunaires. (J'avais fait deux propositions de film à Joseph, le Flash Gordon animé de 1979 et ce vieux Tintin ; il avait choisi Tintin.)

Nous parlions peu de dessins animés, domaine qu'il connaissait moins que la littérature, le cinéma et la BD, mais cela pouvait arriver. Il gardait un souvenir très vif des aventures de Joe chez les abeilles, qu'il avait vues enfant à la télévision et dont nous parlons un jour de juin 2011. Et un soir, chez lui, nous nous étions passé la quasi intégrale des films de Winsor McCay, que nous admirions autant l'un que l'autre. Je crois que c'est la première fois que je voyais le cauchemardesque How a Mosquito Operates (1912).

En parcourant les emails que j'ai échangés avec Joseph, je trouve également trace d'une conversation au cours de laquelle nous avons évoqué, un lundi d'avril 2011, les dessins animés de Robert Lortac et de Dubout. Je dois humblement reconnaître que dix ans plus tard, je n'en ai pas le moindre souvenir. On devrait tout noter…!

Et puis il y avait la musique. C'est sous le signe de la musique que nous avons lié connaissance et c'est resté l'un de nos sujets de prédilection.

En mars 2011, nous parlons de Bruckner pour la première fois. Joseph me confie :
Bruckner, c'est ma plus grande admiration musicale… Je l'ai découvert vers 1973, grâce à une émission sur France Musique…

Le 22 janvier 2020, son dernier long mail porte sur Bruckner. Les plus curieux peuvent le lire ici — et les plus malicieux noteront qu'en guise de conseil discographique, l'oncle Joe me suggère fortement… de tout acheter ! Afficher/masquer

Rencontres

Le déjeuner du lundi fut, année après année, le lieu de rencontres déterminantes. Plus haut, j'ai évoqué la « famille » de la science-fiction, et le mot pourra faire tiquer, ou sourire. Pourtant je n'ai pas de ce microcosme une vision idyllique : il connaît ses rivalités, ses inimitiés, ses coups de sang ; et plus d'une fois la porte de déjeuner du lundi a claqué. Ce qui importe à mes yeux, c'est la richesse des rencontres que j'ai faites dans ce petit monde et qui se poursuivent encore. Principalement grâce à Joseph, donc, en présence de qui les choses se faisaient très simplement et naturellement, je rencontrai des personnalités diverses et souvent marquantes, à l'instar de Jean-Luc Rivera, organisateur des précieuses Rencontres de l'imaginaire de Sèvres, des Quarante-deux, alias Ellen Herzfeld et Dominique Martel, dont j'admirais le travail, d'Alain Sprauel (qui allait vite rejoindre les précédents dans mon panthéon personnel de la bibliographie), ou d'Olivier Cotte, spécialiste du cinéma d'animation qui devint un ami. Chaque lundi, autour de tablées d'importance variable, au gré des semaines, des visages apparaissaient, des échanges se créaient et j'aurais du mal à citer tous ceux que j'ai eu le plaisir de côtoyer, d'écouter, de contredire parfois. Chez les anciens, je citerai, dans un désordre coupable, Philippe Curval, Marianne Leconte, Gérard Klein, Patrick Dusoulier et André Ruellan.

La jeune génération, ou en tout cas, la mienne, était notamment représentée par Olivier Paquet, Matthieu Walraet et Isabelle Arnaud. Et puis il y a tous ceux, fort nombreux, qui passaient de façon irrégulière mais dont je garde en mémoire le nom et le visage. Je pense à Lydia Ben Ytzhak, Yves Ramonet, Yann Minh, Fabrice Tortey, Nathalie Serval, Jeam Tag, Célia Chazel, Audrey Petit, Claire Panier-Alix, Charlotte Volper… la liste n'a pas de fin.

À partir de 2010 (me semble-t-il), on compta parmi les réguliers la présence deux représentants de la génération intermédiaire (celle de Joseph), deux fortes personnalités : Jeanne-A Debats et Roland C. Wagner. La disparition brutale du second, à l'été 2012, fut une onde de choc terrible.

Le restaurant Aux trois canettes où se tint longtemps le Déjeuner du lundi.
À gauche, la brasserie O'Neil

Avec ou sans Joseph, les rencontres ont continué, au DDL, à Sèvres, plus tard à Nantes : Pascal Godbillon, Mathias Echenay, Sylvie Lainé, Xavier Mauméjan, Lloyd Chéry, Élodie Serrano, Gwennaël Gaffric… Certaines ont pris plus de temps que d'autres. Je crois avoir vu Guy Costes lors d'un déjeuner, quelque part entre 2009 et 2011, mais notre véritable rencontre tarda. Elle eut lieu le 14 septembre 2018, à l'occasion de la parution du tant attendu Rétrofictions, nous nous retrouvâmes, Joseph, Guy et moi invités à dîner chez Gérard Klein, pour ce qui fut l'une des soirées les plus alcoolisées de mon existence (je n'ai pas exactement le même gabarit que Joseph, par exemple, ni le même métabolisme). C'était, aussi, l'une des dernières soirées que je passais en compagnie de Joseph Altairac.


« Aussi bien, on est tous morts »

Tous ceux qui ont connu Joseph, ont discuté avec lui ou eu le plaisir d'assister à ses conférences, ont à l'oreille la musique qu'était la voix et l'accent de ce natif de Pézenas. Il avait des expressions bien à lui, comme les adjectifs « curieux », « farfelu » et « bizarre » dont il faisait un usage très personnel. Plus d'une fois j'ai dû l'entendre prononcer une phrase comme « c'est toudemême un peutipeu bizaarrre », avec cette façon bien à lui d'accentuer et de faire durer le mot « bizarre » et sa syllabe finale.

Il l'employait aussi volontiers à l'écrit, comme en témoigne cet email du 17 septembre 2011.
Je regarde Medium sur la 6 (une série dont l'héroïne, une brave mère de famille, a des « visions » qui l'aident à résoudre des affaires bizarres).
Il aimait aussi employer l'expression « aussi bien » dans le sens de « si ça se trouve ». Dans l'un de ses derniers messages sur Facebook (que je n'ai pas retrouvé, hélas), au cours d'une conversation, il avait lâché, comme si de rien n'était :
Aussi bien, on est tous morts et l'enfer n'est pas si terrible !

Joseph Altairac est mort dans la nuit du dimanche 8 au lundi 9 novembre 2020 à son domicile parisien.

En juin 2013, pour mon quarantième anniversaire, Joseph m'a offert un exemplaire de l'Encyclopédie de l'utopie et de la science-fiction de Pierre Versins. Pas n'importe quel exemplaire : celui qu'il avait reçu de son propre père en cadeau à l'occasion de son baccalauréat. Manière de dire qu'il me passait le relais ? Il n'y a pas de relais qui tienne : si nous sommes des nains perchés sur des épaules de géants, la mort de Joseph Altairac me précipite à terre. Je ne sais pas où je vais, je ne sais pas comment y aller sans son aide, son regard, ses conseils. Il était en quelque sorte mon parrain en science-fiction et il me manque infiniment.

[À suivre : L'oncle Joe et les réseaux, ou la curieuse et véridique histoire de Joseph Altairac sur les forums & les réseaux sociaux.]


Lire également : portrait de Patrick Dusoulier et portrait d'André Ruellan.


© Hervé Lesage de La Haye, novembre 2020.

jeudi 8 novembre 2018

Les cinquante ans de 2001, ou Retour des Utopiales

2001 : l'odyssée de l'espace, sorti aux États-Unis en avril 1968 (le 27 septembre 1968 en France) a cinquante ans. Un demi-siècle, pour un film sur le futur, c'est beaucoup. Pourtant, le légendaire bon film de science-fiction imaginé par Stanley Kubrick et Arthur C. Clarke tient le choc du temps qui passe, et il suffit de le revoir pour s'en convaincre. Il reste, également, absolument fidèle à ce qu'en disait le critique Michel Ciment : un film qui « exige et défie en même temps l'analyse ».

Je rentre tout juste du festival des Utopiales, à Nantes, où j'ai eu la chance d'être convié pour contribuer à célébrer cet anniversaire. Ce fut d'abord, vendredi 2 novembre au matin, une table ronde en compagnie de Marc Caro et d'Olivier Cotte, sous le feu des questions de Philippe Guedj. On en trouve un extrait conséquent sur Youtube, avec ce moment assez fantastique où Olivier Cotte explique, ce qui est vrai, que son chien adore 2001 (et pourquoi). Mes deux comparses ont assez magnifiquement su mêler la légèreté du ton et la pertinence du propos, moi un peu moins (si seulement j'avais su que les calembours étaient autorisés…! ceux qui me connaissent comprennent très bien ce à quoi les Utopiales ont échappé). Cette table ronde est également évoquée sur le blog En attendant Nadeau.


Puis, le soir du même jour, j'ai eu le plaisir et l'honneur de présenter, seul, dans le cadre de l'université éphémère des Utopiales, une conférence d'une heure et demie qui s'intitulait « Le corps secret et musical de 2001 » et dont l'argument était le suivant :
2001 a marqué les esprits par son utilisation singulière de la musique, mélange de pièces classiques et contemporaines. Pourtant, une partition originale avait été commandée au compositeur Alex North. À quoi le film aurait-il ressemblé si Kubrick avait emprunté cette voie ? Quels autres choix a-t-il envisagés ? Hervé de La Haye vous invite à imaginer, à entendre et à entrevoir ces mille autres 2001.
Cela s'est fort bien passé et je remercie, chaleureusement, celles et ceux qui se sont déplacés pour cette longue immersion dans les différentes partitions musicales de 2001. Seul bémol (en musique, il en faut) : entre 14 pages de notes, de nombreux extraits audio et plus de 50 minutes d'extraits vidéo, je n'ai évidemment pas pu aller au bout de mon exposé (c'était prévu ainsi, cela n'est pas grave, j'ai privilégié une forme plus vivante qu'un « cours » un peu professoral qui m'aurait permis de tout dire mais sans doute aussi d'endormir l'auditoire).

Toujours est-il que je m'interroge à présent sur ce que je peux faire de ce travail. Outre la préparation proprement dite, qui m'a mobilisé pendant des semaines, il s'agit de l'aboutissement de dix ou douze années de recherches ; et il y a quelques documents rarissimes que j'aimerais montrer.

Mais je ne sais pas encore sous quelle forme je peux diffuser tout cela : entre faire deux heures de vidéo sur Youtube ou bien publier ici un article interminable, je me demande ce qui serait le pire. L'une des difficultés, ce sera de montrer (puis-je le faire ?) les passages du film que j'ai remontés avec d'autres musiques. Je doute fort que Warner et les ayant-droit de Kubrick (pour des raisons que je conçois) m'autorisent à mettre en ligne d'énormes morceaux du film sous une forme modifiée. Il faut que je réfléchisse encore un peu à la meilleure manière de procéder. (Il y a toujours la solution qui constiste, pour ne pas essuyer un refus, à ne surtout pas demander ; mais Christiane Kubrick, Katharina Kubrick-Hobbs ou Jan Harlan ne sont pas des gens que j'ai envie de traiter par le mépris.)


Je veux profiter de ce billet pour dire le bonheur assez rare qu'a constitué pour moi cette édition 2018 des Utopiales. Les conférences, tables rondes, expositions dont j'ai été public m'ont constamment intéressé, stimulé, ému. Plus encore, les rencontres en cascade qui ont donné toute leur saveur à ces trois journées nantaises font les meilleurs souvenirs et, dans un exercice probablement narcissique mais absolument sincère, je veux citer les plus belles, les plus sympathiques, les plus enrichissantes.

Il y a eu, d'abord, les multiples conversations, parfois brèves, parfois développées, qui se sont nouées comme de jolis impromptus autour d'un café, à tous moments de la journée, petit déjeuner compris ; je pense en particuliers aux moments de calme avant la fièvre des conférences que j'ai partagés avec le talentueux Lloyd Chéry, mais également avec Laurent Genefort, qui a évoqué avec passion et clarté ses travaux en cours, avec Jean-Daniel Brèque qui m'a donné, quelques heures avant d'entrer en scène pour célébrer Theodore Sturgeon, quelques indications précieuses, avec Élodie Serrano qui m'a fait l'honneur de m'accueillir sur un coin de table, un vendredi matin où les places étaient chères, mais aussi à Anouk Arnal et Éric Picholle qui m'ont tenu compagnie dans les brumes mentales d'un petit matin, sans oublier Lloyd Chéry (de nouveau) et Laurent Whale dans les brumes mentales du matin suivant.

Je veux saluer aussi les compagnons des déjeuners et dîners à la cantine du festival, occasion de se détendre entre deux conférences, de faire parfois le debrief des conférences passées ou de passer en revue celles qui arrivent, de lancer de nouveaux sujets de réflexion, et (éventuellement) de ne parler de rien, ce qui est un luxe exceptionnel ; salut, donc, à Mathias Echenay, Philippe Curval, Gérard Klein, Sylvie Lainé, ainsi qu'aux indispensables Simon Bréan et Matthieu Walraet, présents comme en écho à nos déjeuners du lundi un peu loin dans l'espace et le temps ; et merci au toujours surprenant Xavier Mauméjean pour m'avoir fort à propos signalé un film dont j'ignorais tout (L'Opération diabolique, de John Frankenheimer).

Ma gratitude va à Olivier Cotte pour son soutien technique tout autant qu'amical, à Antoine Mottier pour la même raison, ainsi qu'à Jeanne-A Debats sans qui nous ne serions pas tous à Nantes et moi, en tout cas, certainement pas.


Il eût fallu que je cite ensuite des personnes dont j'ignore le nom. Celles de l'accueil, d'abord, qui ont toujours résolu tous les problèmes même les plus graves (besoin urgent d'un bic et d'un stabilo pour finir de préparer un texte, besoin d'un ticket repas). Et les personnes anonymes qui m'ont fait le cadeau de venir discuter de 2001 le jeudi soir et le vendredi, parfois au hasard de nos déplacements dans la Cité des congrès ; celles et ceux à qui j'ai promis de communiquer des éléments (informations, vidéos, partitions…), j'attends votre email.

Enfin et surtout, peut-être, je veux remercier l'incroyable Ange (c'est son nom) qui m'a littéralement kidnappé au détour d'un couloir du pôle ludique, au prétexte suivant : « Tu veux venir faire le loup-garou ? On n'est que quatre… » Pris de cours, j'ai répondu positivement et une seconde plus tard, sous l'œil amusé de sa sœur, elle abordait un autre passant : « Tu veux jouer au loup-garou ? On n'est que cinq… » et je me disais que je m'étais peut-être fait avoir. Et je me suis retrouvé autour d'une table, pendant une heure, à jouer aux Loups-Garous de Thiercelieux en compagnie d'enfants, de jeunes et d'adultes d'âges divers, peut-être le moment le plus amusant et le plus inattendu de ces trois journées ; merci à Ange, Louise, Emma, Solenn pour m'avoir accueilli puis tué un nombre incroyable de fois (ne jouez jamais à ce jeu avec des enfants : ils commencent toujours par tuer tous les adultes, c'est tellement plus amusant), et un salut spécial à Lucie-Lou avec qui la discussion s'est interrompue un peu vite et à qui je voulais simplement dire ceci : Tu veux devenir écrivain, devenir cinéaste ? Prend du papier et un stylo, écris une histoire de deux pages avec un début et une fin, puis une deuxième, une troisième un peu plus longue, et ne t'arrête plus. Et prends un appareil photo ou un téléphone, un ordinateur, filme, fais ton montage, projette le résultat, archive-le, puis fais un second film, et ne t'arrête plus.

Celles et ceux qui feront les prochains 2001 étaient autour de cette table, en ce jour de novembre, j'en suis certain. Comme je suis d'un naturel patient, j'attends.

© Hervé Lesage de La Haye, novembre 2018.

vendredi 30 mars 2018

Hommage à Patrick Dusoulier

Patrick Dusoulier était traducteur. Depuis juillet 2007 jusqu'à ces derniers mois, j'ai eu le bonheur de le côtoyer, lors des "déjeuners du lundi" qui réunissent, puis plus d'un demi-siècle, auteurs et amateurs de science-fiction. Il est mort il y a quelques jours, brutalement, des suites d'un cancer.

Patrick, après avoir fait carrière dans un grand groupe pétrolier, était venu à la traduction littéraire tardivement, à l'âge de la retraite. Gérard Klein, créateur et directeur de la collection "Ailleurs & demain", chez Robert Laffont, a décelé son potentiel et lui a mis le pied à l'étrier. En quelques années, il est devenu une figure incontournable de la traduction dans le domaine de la science-fiction, offrant aux lecteurs français les romans récents de Margaret Atwood, Usula Le Guin, Charles Stross, Dan Simmons et Ian M. Banks. Il a, également et surtout, activement contribué à promouvoir l'oeuvre de Jack Vance, son auteur favori, s'employant à faire traduire et faire paraître ses inédits.

Pendant toutes ces années, il a également traduit, avec constance et conscience, les suites de Dune commises par Kevin J. Anderson. A chaque fois qu'un nouveau volume paraissait, il essuyait quelques sarcasmes, et tentait parfois de nous convaincre que ces livres n'étaient pas inintéressants. Je n'en ai jamais ouvert un seul, mais chacune de ces parutions est un excellent souvenir, et il y eu eut beaucoup.

En 2012, sa traduction du livre de Iain M. Banks Les Enfers virtuels fut couronnée par le prix Jacques Chambon de la traduction.


Lors de nos déjeuners, Patrick se distinguait par une voix sonore, souvent outrancièrement sonore, par une susceptibilité d'un niveau presque aussi élevé, et une grande constance dans le calembour de tradition almanach Vermot. Ces qualités contribuaient évidemment à faire de lui un convive dont l'absence ne pourra que se faire cruellement sentir.

Il était aussi d'une générosité toujours surprenante, offrant une bonne bouteille ou une tournée de grappa pour célébrer toute occasion qui lui semblait importante, ou simplement parce qu'il en avait envie. Je le soupçonne d'ailleurs fortement d'avoir, parfois, inventé des prétextes pour offrir sa tournée. Car lorsque je l'ai rencontré pour la première fois, en juillet 2007, il offrait justement un verre à toute la tablée pour fêter ses trois ans au "déjeuner du lundi", je m'en souviens comme si c'était hier. Et puis, quelques années plus tard, il payait également sa bouteille pour célébrer (je ne sais plus exactement) cinq ans ou peut-être huit ans de présence, sauf que ce jour-là (je ne pouvais me tromper, me rappelant, moi, avec précision l'anniversaire de l'été 2007) ne coïncidait ni en mois ni en année avec l'anniversaire précédent. Je n'ai jamais su s'il le faisait en toute conscience ou si son cerveau, qui jugeait que fêter quelque chose était sans doute plus important que la chose fêtée, fabriquait et lui envoyait dans ce but des informations fausses. Je me suis bien gardé de le dénoncer, en tout cas.

Quand il faisait des présentations à un nouvel arrivant, il me désignait toujours comme "grand spécialiste du cinéma" et je suis heureux que dans la plupart des cas, cette réputation qui eût été usurpée ne se soit pas installée. A l'origine de cette haute opinion qu'il avait de moi, il y avait un débat, toujours lors de ce déjeuner de juillet 2007, au cours duquel les personnes présentes cherchaient le nom du cinéaste ayant mis en scène le film 1984. Les noms qui surgissaient, je le savais, étaient tous faux, mais je trépignais car je ne parvenais pas à trouver moi non plus la réponse à cette question. Soucieux de faire bonne impression, j'ai alors "fait appel à un ami" et envoyé un texto discret, qui m'a permis de murmurer, quelques minutes plus tard, "Michael Radford". Patrick en fut tellement impressionné que j'ai rapidement révélé que l'information m'avait été transmise "de l'extérieur". Mais cette première impression lui est restée.

Patrick Dusoulier était un cinéphile averti, d'une culture ample. Et comme beaucoup de cinéphiles, il était totalement opposé à l'idée même de doublage, considérant que changer la voix d'un acteur était une entorse insupportable à l'oeuvre cinématographique. Ce point de vue m'a toujours semblé, de la part d'un traducteur littéraire, paradoxal ; mais jamais je n'ai réussi à le convaincre qu'un roman traduit, dont il reste 0% du matériau originel, est une violence beaucoup plus grande faite à l'oeuvre qu'un film doublé, dont la bande sonore est, il est vrai, transformée (et pas totalement : musique et bruitages sont inchangés) mais dont dimension visuelle, elle, n'est aucunement modifiée. La dernière fois que j'ai tenté de soutenir ce point de vue, c'était en 2017, j'ai rapidement fait machine arrière car j'ai vu, effaré, que mon interlocuteur commençait à me soupçonner de dénigrer son métier ou, pire encore, de le comparer à cette abomination qu'on appelle le doublage des films. Et qui n'a jamais vu Patrick Dusoulier contrarié ne peut imaginer la frayeur qui m'envahit ce jour-là.

Patrick Dusoulier avait, aussi, un goût prononcé pour les films intensément macabres comme Saw et ses suites, qu'il ne cessait de me recommander en m'assurant "je pense que ça te plaira beaucoup", et je me demande encore ce qui pouvait lui faire croire une chose pareille (je n'ai jamais suivi ses conseils dans ce domaine, je l'avoue). Mais surtout, dès 2007 et la sortie française de Saw IV, nous nous amusions déjà de la possible sortie, un jour, d'un Saw VI puis d'un Saw VII dont les titres nous faisaient hurler de rire.

Il faudrait que je parle de son métier de traducteur. De son amour de la langue. Du grand bêtisier de la traduction, qu'il alimentait à chaque fois qu'il travaillait à la révision d'une traduction ancienne. Je ne le ferai pas. Il faut lire les livres qu'il a traduits ou retraduits. Ces dernières années, sa traduction nouvelle de Limbo est peut-être le travail qui lui a donné le plus de fil à retordre et dont il était légitimement fier.


Depuis trois ans, ma présence aux déjeuners s'est espacée, mais Patrick était toujours là, inamovible, et m'impressionnait par la sincérité vraisemblable avec laquelle il prenait de mes nouvelles et des nouvelles de mes enfants, dont il avait en tête prénom et date de naissance.

La dernière fois que je l'ai vu, c'était en novembre. Il venait de faire paraître l'ultime roman inédit de Jack Vance, un polar de jeunesse, L'Île aux oiseaux. Il en était très heureux, je crois.


Je vais relire son Terremer, je crois. Dont on me dit qu'une auteur américaine l'a écrit en anglais. En français, toutefois, le texte définitif porte la marque de Patrick Dusoulier.

© Hervé Lesage de La Haye, 30 mars 2018.

 

mercredi 15 novembre 2017

Hommage à André Ruellan

 
Pour Philippe, Gérard, Joseph, Marianne, Patrick, Christophe, Olivier, Matthieu, Simon…


Le 10 novembre 2016 disparaissait André Ruellan, qui fut à la fois scénariste de cinéma et de télévision (pour Pierre Richard, Alain Jessua et Jean-Pierre Mocky) et, sous le pseudonyme de Kurt Steiner, l'un des meilleurs auteurs français de science-fiction de son temps. Les Utopiales de Nantes lui ont rendu hommage lors d'une table ronde, le 2 novembre dernier. Parce que j'aime ses livres et parce que j'ai eu la chance de connaître un peu l'homme, je reprends ici, sous une autre forme, le travail que j'avais fait pour cette table ronde.

Jeunesse

André Ruellan est né le 7 août 1922 à Bécon-les-bruyères (commune de Courbevoie). Son père, soudeur de profession, était grand amateur de livres.

« Mon père était anarcho-syndicaliste ; matérialiste en ce qui concernait Dieu, en revanche plutôt mystique à propos de la vie future. Comme beaucoup de socialistes vers la fin du siècle dernier, il avait été influencé par un courant spiritualiste venu des Indes. Vers douze ans, par exemple, il m'a fait lire les Maisons hantées de Camille Flammarion et je croyais aux fantômes dur comme fer. »

À seize ans, André Ruellan entre à l'École Normale d'Instituteurs de Versailles. Alors, déjà, il pense à écrire. À quatorze ans, il avait commencé un roman où il était question d'insectes géants.

Il traverse la guerre tant bien que mal, échappe à un départ pour le STO en Allemagne. Quinze jours après le débarquement, il manque de peu d'être fusillé comme otage. Il a tout juste vingt-deux ans.

Il devient instituteur et enseigne pendant deux ans, mais en 1947, il commence des études de médecine.

Années 1950

L'envie d'écrire ne l'a pas quitté. En 1953, il publie son premier roman de science-fiction, Alerte aux monstres, sous le pseudonyme de Kurt Wargar. En 1956, il commence à publier des romans fantastiques dans la collection « Angoisse » du Fleuve Noir sous le nom de Kurt Steiner. Il écrira 22 romans pour cette collection en moins de cinq ans.

« Quand j’ai commencé à écrire au Fleuve Noir, beaucoup d’auteurs français utilisaient des noms anglo-saxons, pour me démarquer j’en ai pris un allemand. À l’époque la signature appartenait à la maison d’édition donc si je voulais écrire ailleurs, il m’en fallait d’autres. Et comme pour l’histoire de la parcelle d’âme que l’on vous prend en vous photographiant, j’ai préféré conserver mon nom et vendre un leurre. »

La même année, il soutient son doctorat de médecine. Il tiendra un cabinet de généraliste dans le quartier des Halles jusqu'en 1970.

« Il aimait bien la médecine, explique son ami Philippe Curval, mais pas tenir un cabinet. Il passait ses soirées avec nous, dans le comité éditorial de Fiction avec Alain Dorémieux, Jacques Goimard, Gérard Klein et moi-même, nous baladait dans sa Buick décapotable et souvent les patients l'attendaient sur le palier le lendemain. »

En 1958 paraît son premier roman pour la collection « Anticipation » du Fleuve Noir, Menace d'outre-terre. Il écrira 11 volumes pour cette collection, qui vont l'imposer comme l'une des grandes plumes de la science-fiction.

Années 1960

En 1963 paraît, sous le nom d'André Ruellan, le Manuel du Savoir-mourir, illustré par son ami Roland Topor et qui sera plusieurs fois réédité. Ce livre étonnant remporte cette année-là le Prix de l'humour noir et vaut à son auteur d'être remarqué par André Breton. Ruellan se rapproche alors des surréalistes, puis rejoint un temps le mouvement Panique avec Topor mais aussi Arrabal et Jodorowski.
En 1965, il travaille pour la première fois pour la télévision, signant les poèmes de Marie Mathématique, un étonnant petit dessin animé de science-fiction dans lequel, sur des dessins de Jean-Claude Forest, les textes d'André Ruellan sont dits et mis en musique par Serge Gainsbourg. Six épisodes sont produits et diffusés d'octobre 1965 à avril 1966.



À la même époque, sous le pseudonyme de Kurt Dupont, il sévit dans les pages de Hari-Kiri, comme le font ses amis Curval et Topor.

À la fin des années soixante, à la Coupole, il fait la connaissance d'un jeune comédien de 35 ans, plein de promesses, au physique dégingandé et au visage lunaire, qui se cherche encore un personnage pour exister. André Ruellan lui dit : « Ouvrez les Caractères de La Bruyère, et relisez Ménalque. » Ce comédien s'appelle Pierre Richard. Et Ménalque, c'est le personnage du distrait.

Ruellan offre à Pierre Richard, sur un plateau, ce personnage auquel il sera identifié pour tout le reste de sa carrière. Ensemble, ils signent le scénario du film Le Distrait, que Pierre Richard réalise et qui sort en 1970, avec le succès que l'on sait. (André Ruellan fait une brève apparition dans ce film.) Deux ans plus tard, ils récidivent avec Les Malheurs d'Alfred.

Années 1970 et 1980

En avril 1970, il donne au magazine Midi-Minuit Fantastique un long et bel entretien dans lequel André Ruellan fait mine d'interroger Kurt Steiner.

En 1972 son roman Le Seuil du vide est porté à l'écran par Jean-François Davy.

En 1973, Gérard Klein lui ouvre les portes de la prestigieuse collection « Ailleurs & demain » en publiant Tunnel, premier roman de science-fiction à paraître sous le nom d'André Ruellan. En 1975, il réédite le diptyque Ortog de Kurt Steiner dans « Ailleurs & demain les classiques », agrémenté d'une longue préface de Jacques Goimard.

De 1973 à 1976, plusieurs de ses romans fantastiques sont adaptés en bande-dessinées dans la revue pour adultes Hallucinations. Au même moment, ses romans des années cinquante et soixante commencent à être repris en poche, d'abord ses romans d'angoisse, en Marabout fantastique (1974), au Masque fantastique (1976-1977) et en Super Luxe Fleuve noir « Horizons de l'au-delà » (1975-1983), puis ses romans de science-fiction, dans les trois collections créées et dirigées par ses amis Jacques Sadoul (J'ai Lu, 1976-1981), Jacques Goimard (Presses pocket science-fiction, 1978-1981) puis Gérard Klein (Le Livre de Poche science-fiction, à partir de 1987).

En 1975, il écrit son premier grand scénario pour Jean-Pierre Mocky, celui du film L'Ibis rouge, d'après Fredric Brown, début d'une collaboration qui durera 40 ans.

En 1984 paraît Mémo dans la collection « Présence du futur » chez Denoël. L'année suivante, ce roman est couronné par le Grand prix de la science-fiction française. En 1988, il dirige brièvement, avec Alain Garsault, la collection « Gore » du Fleuve Noir, qui sous sa férule s'orne de couvertures hallucinantes de Roland Topor.

Années 2000 et 2010

Tout au long des années 2000, André Ruellan, égal à lui même, octogénaire, continue de fréquenter chaque semaine le mythique Déjeuner du lundi, rendez-vous de la science-fiction qui existe depuis le début des années cinquante où j'ai le privilège de le côtoyer. Il aime à rappeler aux plus jeunes qu'il a vu le premier King Kong lors de sa sortie au cinéma, il établit des parallèles acides entre l'actualité politique du moment et ses souvenirs de l'Occupation, bref, il joue de son statut de figure éternelle de la science-fiction française et nous faisons tous comme s'il serait toujours là.

En 2006, Philippe Curval et lui contribuent à créer le Nouveau Grand Prix de la science-fiction française, dit Prix du lundi.

Début 2009 encore, alors qu'il a 86 ans, toujours malicieux et alerte, il apporte chaque lundi sur une clé USB la sauvegarde de son roman en cours, ce qui suscite toutes sortes de dialogues surréalistes comme « — André, tu as bien jeté ta clé à la corbeille avant de la retirer le l'ordinateur ? — Noooon, bien sûr que non ! » ou encore « — Tu enregistres régulièrement ton texte, pendant la saisie ? — Que veux-tu dire par-là, exactement ? » et des sueurs froides quant à la sauvegarde de ce précieux manuscrit.

Il continue à écrire jusqu'au soir de sa vie : des scénarios, des nouvelles, comme le glacial « Temps mort », dans le recueil collectif Retours sur l'horizon dirigé par Serge Lehman (2009).

Au début des années 2010, il s'efface un peu, fatigué, se déplaçant avec peine, mais garde l'esprit qui est le sien et signe encore trois scénarios pour Jean-Pierre Mocky entre 2013 et 2015.

Il meurt à Paris, le 10 novembre 2016, à l'âge de 94 ans. Il laisse 44 romans dont 16 de science-fiction, 30 films, une œuvre poétique considérable et largement inédite. Son extraordinaire avis de décès, publié dans Le Monde, a été largement remarqué et repris par la presse régionale et les réseaux sociaux.


« Presque tous ses romans, analyse son éditeur et ami Gérard Klein, même ceux réputés de science-fiction, penchent du côté du Fantastique, de l'œuvre sournoise de forces maléfiques et incompréhensibles, ombrées par la mort. »

© Hervé Lesage de La Haye, octobre/novembre 2017.

 
Sources :
— Alain Sprauel, « Bibliographie d'André Ruellan/Kurt Steiner », Biblio-SF n° 4, septembre 2010, p. 1-22.
— « Kurt Steiner et le fantastique de grande diffusion. A. Ruellan : entretien avec Kurt Steiner », Midi/minuit fantastique n° 21, avril 1970, p. 72-75.
— Gérard Klein, préface à Kurt Steiner, Les Océans du ciel, Le Livre de poche science-fiction, 1992.
http://www.quarante-deux.org/archives/klein/prefaces/lp27148.html
— Gérard Klein, préface à André Ruellan, Le Disque rayé, Le Livre de poche science-fiction, 1997.
http://www.quarante-deux.org/archives/klein/prefaces/lp27200.html
— Frédérique Roussel, « Le déjeuner fantastique », Libération, 21 janvier 2005.
http://www.liberation.fr/grand-angle/2005/01/21/le-dejeuner-fantastique_506852
— Frédérique Roussel, « André Ruellan dialogue avec la mort », Libération, 17 novembre 2016.
http://next.liberation.fr/culture-next/2016/11/17/andre-ruellan-dialogue-avec-la-mort_1528870

Merci à Alain Sprauel.

mardi 5 mars 2013

Les sept morts d'Albator

En janvier 1980, la série animée Albator le corsaire de l'espace (宇宙海賊キャプテンハーロック, Uchû Kaizoku Captain Harlock, 1978) commence à être diffusée en France. Immédiatement, elle fait l'événement et devient, à égalité avec Goldorak, Candy et Capitaine Flam, emblématique du succès remporté par le dessin animé japonais sur le petit écran de la télévision publique hexagonale, succès qui alimente toutes les polémiques (par voie de presse, on fera à ces dessins animés le procès tantôt de la niaiserie, tantôt du facisme).

Albator est sans doute à la fois la meilleure et la plus intéressante série de cette tétrade. Son réalisateur, Rintaro, s'illustrera vingt ans plus tard en signant l'excellent long-métrage animé Metropolis (2001), d'après Tezuka. Mais lorsque la série arrive en France, elle passe dans plusieurs moulinettes, celle de la censure (qui peut se discuter) et celle de la bêtise (contre laquelle on ne peut rien).

Première mort

Plan censuré de l'épisode 30
En 1980, Albator le corsaire de l'espace est diffusé dans le cadre d'une émission destinée à la jeunesse, Récré A2. La tranche d'âge visée par l'émission est large mais même pour les spectateurs les plus âgés, la télévision a mission de service public et cela implique un contrat implicite avec les parents : quand vous les laisserez devant cette émission, vos enfants ne verront rien que vous puissiez considérer comme choquant — ni images violentes, ni propos graveleux, ni scènes à connotations sexuelles. Par précaution, il pouvait donc arriver que l'on rabote un peu ce qui pouvait donner lieu à discussion, et sans doute le débat sur la violence dans Goldorak a-t-il contribué à cette relative prudence. Albator le corsaire de l'espace n'a donc pas été diffusé dans son intégralité mais avec un certain nombre de coupes, souvent brèves, portant généralement sur des images de mort violentes (mais pas uniquement), ou sur des éléments pour lesquels il est difficile de trouver une explication. C'est la première mutilation de l'œuvre, la première mort d'Albator.

Deuxième mort

À la censure (que l'on peut justifier) s'ajouter la bêtise quand, sans doute pour des raisons rien moins que vénales, un compositeur réussit à convaincre le diffuseur de refaire toute la bande-son du dessin animé en remplaçant les musiques japonaises par des compositions de son cru. Pour le diffuseur, ça ne change rien. Pour l'auteur des musiques françaises, c'est le jackpot puisqu'à chaque épisode diffusé, des droits tombent ! Et pour que ce tour de passe-passe soit le plus rentable possible, il suffit de s'y mettre à trois, d'écrire un petit stock de musiques en quelques jours (quelques heures ?…), d'enregistrer tout ça à la va-vite et de retourner à ses petites affaires en attendant de recevoir le premier chèque.

La BO française d'Albator
est sortie en CD en 1998.
Je grossis le trait ? Peut-être. Pourtant, la bande-son française d'Albator le corsaire de l'espace est un véritable naufrage musical, le sabordage pur et simple d'une grande série. À la partition ample et inventive de Seiji Yokoyama, nos trois Français substituent quelques feuillets d'une indigence et d'une tristesse qui a pu échapper au jeune spectateur d'alors mais que l'on ne peut plus ignorer aujourd'hui.

Les coupables de ce crime esthétique se nomment Éric Charden, Guy Matéoni, et Caravelli. Que la chanson du générique, du même Charden (sur un texte co-écrit avec Didier Barbelivien), soit restée gravée dans beaucoup de mémoires au point de devenir culte, loin d'excuser l'entreprise, la rend plus scandaleuse encore.

En avril 2012, lorsque Éric Charden décède, les nombreux fans de dessins animés qui lui ont rendu hommage ont pudiquement omis de rappeler qu'il s'était ainsi rendu complice du plus grand massacre musical de l'histoire du dessin animé. Tué par la nullité musicale, c'est la seconde mort d'Albator.

Troisième mort

De façon assez incompréhensible, la série, en dépit d'un succès qui élève son héros au rang de mythe, tombe aux oubliettes : pour assister à sa première rediffusion, il faut attendre sept ans (M6, 1987) et pour la suivante, quinze ans de plus (France 3, 2002). De leur côté, Goldorak, Candy et Capitaine Flam sont maintes fois rediffusés et dix ans après leurs débuts, servent encore de locomotives au démarrage du Club Dorothée lorsqu'en 1988, une TF1 nouvellement privatisée lance une razzia sur le public jeunesse en proposant une grille de programmes démultipliée destinée à tuer la concurrence. Albator, lui, hormis une seconde série (Albator 84) inférieure à l'originale, disparaît des écrans. C'est sa troisième mort.

Quatrième mort

En 1997, le jeune éditeur AK vidéo, fort du succès remporté par l'édition en cassettes VHS des séries animées Cobra et Les Mystérieuses cités d'or, tente un coup hasardeux en proposant une première cassette d'Albator le corsaire de l'espace… en version originale sous-titrée. Pour la première fois, le spectateur français accède à l'œuvre de Rintaro et Matsumoto sous sa forme originelle, avec sa partition musicale japonaise. Mais le fan français, jeune trentenaire qui rêve de ranger dans sa vidéothèque ses souvenirs de jeune spectateur, est sans doute déconcerté, car Albator en VO, ce n'est pas le même dessin animé ; la mémoire fixe au moins autant les voix des personnages que leur présence physique à l'écran. Après 4 volumes parus, AK interrompt la collection. Il faudra attendre quinze années pour que cette version originale soit à nouveau proposée au public français. Albator qu'on a cru voir ressucité vivait sa quatrième mort.

Cinquième mort

Un an plus tard, AK vidéo corrige le tir et propose, toujours à l'unité, les premières cassette d'Albator le corsaire de l'espace en version française. Le succès est évidemment au rendez-vous (au point que l'éditeur publiera peu après la série Albator 84), la version française d'Albator (avec ses coupes et sa musique indigente) renaît. Elle verra assez vite les honneurs d'une intégrale en coffrets. Pour l'occasion, les épisodes qui n'avaient jamais été diffusés à la télévision sont doublés et Éric Charden commet un nouveau générique que je m'abstiendrai de commenter. C'est la cinquième mort d'Albator.

L'extraordinaire édition DVD tronquée

Sixième mort

En 2000, AK vidéo propose l'intégrale de la série en DVD. La technologie a évolué plus vite que l'offre éditoriale : les DVD contiennent exactement la même chose que les cassettes, c'est-à-dire la version française et rien de plus. Sony, sous un packaging différent, propose un coffret DVD au contenu identique, vendu dans les grandes surfaces et les enseignes non spécialisées. Pendant les onze années qui suivent, cette version sera à maintes reprises servie, resservie, repackagée, remasterisée, repackagée de nouveau, au point que l'éditeur lui-même ne s'y retrouve plus et met en vente, en 2008, une édition DVD tronquée où les sept derniers épisodes sont oubliés par erreur. C'est la sixième mort d'Albator.

Septième mort

Plan censuré de l'épisode 36
En octobre 2012, TF1 vidéo propose une nouvelle édition DVD censée faire date, qui contient l'intégrale de la série dans sa version française et sa version originale sous-titrée. La fièvre s'empare de l'amateur : enfin, les scènes coupées ou raccourcies depuis 1980 seront là ! Mais les espoirs sont immédiatement déçus. Oui, le coffret propose l'intégralité de la série en VF et VOST. Mais non, la VO n'est pas intégrale : les coupes effectuées en 1980 sont présentes sur la version originale. Pourquoi ? sans doute parce que les masters fournis par le producteur japonais pour l'édition DVD sont les mêmes que ceux fournis à la télévision française en 1979, et que ces coupes ont été effectuées par lui pour adapter la série aux demandes du client français. Paradoxe ? au même moment, la série était diffusée au Québec, en langue française donc, et sans aucune censure. À quel moment et par qui les coupes ont-elles été effectuées, c'est un mystère qui demeure, mais quand on sait que la série a bénéficié, au Japon, d'une édition DVD impeccable qu'il aurait suffi de sous-titrer, on enrage. En 2012, on peut enfin choisir entre la soupe chardenienne et la symphonie de Seiji Yokoyama, mais voir à l'écran ce chaste baiser échangé par Albator et Jasmine, il ne faut pas y songer. In memoriam.

© Hervé Lesage de La Haye, 2013.

Sources
Plans censurés : http://captainherlock.free.fr/index.php?page=24
Jaquettes VHS : http://www.luniversdetochiro.com/vhs_detail.php?s=3