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lundi 24 octobre 2022

Rintarō ou le génie invisible

Shigeyuki Hayashi, alias Rintarō
Rintarō est l'un des plus grands réalisateurs japonais de dessins animés et de films d'animation. Quand on a en tête l'importance de l'animation japonaise, aussi bien pour l'abondance de sa production, pour son poids considérable dans la pop-culture mondiale que pour ses indéniables qualités de mise en scène, on mesure la portée de cette affirmation : oui, Rintarō est l'un des plus grands artistes vivants dans le domaine de l'image animée.

On lui doit à la fois des films majeurs, comme Metropolis et Galaxy Express 999, et des séries mémorables, dont Albator le corsaire de l'espace qui s'est inscrite profondément dans l'imaginaire collectif, singulièrement en France.

Il ne jouit pas d'une aura comparable à celle de Miyazaki, malgré les points communs évidents de leurs parcours : tous deux sont nés en janvier 1941, ont débuté à la Toei à des postes subalternes, puis se sont fait la main comme réalisateur sur des séries télévisées, avant de réaliser des longs-métrages pour le grand écran.

Tout les oppose, en réalité, dans la manière dont leur œuvre a été accueillie en France.

Affreux, bêtes et violents

En janvier 1980, quand Albator le corsaire de l'espace fait sont arrivée à la télévision française, l'animation japonaise a mauvaise presse. Depuis l'été 1978, deux séries-phare, Goldorak et Candy, affichent un succès d'audience sans précédent et concentrent le feu des critiques : les dessins animés japonais seraient laids, mal animés, violents et stupides. Albator rencontre le même succès, et essuie le même feu.

On aurait été en droit de se demander, à l'époque, à quels canons de l'animation ces séries étaient comparées pour être considérées comme « mal animées », car il aurait fallu comparer ce qui était comparable : comparer une série (japonaise) à une autre série (française ou américaine). Mais en 1978, de série française, point. (Faut-il le rappeler ? la série « française » Il était une fois… l'homme, fierté hexagonale et parangon de la production jeunesse qui permet « d'apprendre en s'amusant », est entièrement animée au Japon.)

Des séries américaines, on en voyait beaucoup sur le petit écran français, avec une déferlante de productions Hanna-Barbera dont les qualités techniques ne crèvent pas les yeux, c'est le moins que l'on puisse dire ; mais ces séries s'inscrivaient pour beaucoup dans le genre particulier du cartoon pour lequel la fantaisie et l'humour, ainsi que le rythme de la mise en scène, priment largement sur les critères techniques bruts. (Leçon intéressante… nous allons y revenir.)

Il y a bel et bien un « problème français à cette époque ». Le dieu français de l'animation est Paul Grimault, mais Paul Grimault a mis plus de trois décennies à faire un seul film. De son côté, le génial René Laloux, bien que célébré par la profession (La Planète sauvage est primé à Cannes en 1973) ne parvient pas à réaliser le moindre long-métrage sur le sol français, et doit faire travailler des studios étrangers. Quant aux séries, elles sont de format court à ultra-court, d'une animation rudimentaire (revoir Wattoo-Wattoo…) ou animées en Asie… ou les deux, comme pour Oum le dauphin blanc. Entre 1978 et 1980, l'arrivée en force de l'animation japonaise est donc très mal vécue, car elle met en évidence notre propre incapacité à produire.

Révolution critique…

On ne nomme même pas Rintarō en France en 1980 car les productions japonaises, méprisées, ne sauraient avoir d'auteur. Il faut dire, aussi, qu'Albator est diffusé en France avec des génériques « blancs », quasiment sans titrage ni crédits.

Dans Albator le corsaire de l'espace,
le générique japonais crédite Rin-Taro comme directeur de la réalisation. Pas le générique français.
 

Quinze années passent. En 1995 Porco Rosso, de Hayao Miyazaki, est projeté dans les salles françaises et cela marque une étape décisive car pour la première fois, me semble-t-il, une production japonaise connaît en France un accueil critique unanimement laudatif, et pour la première fois, un dessin animé japonais a un réalisateur, c'est-à-dire un auteur.

Certes, quatre ans plus tôt, la sortie française d'Akira (en mai 1991) a fait l'événement pour un public d'adolescents et de jeunes adultes, qui allaient constituer dans les années quatre-vingt-dix la première génération de lecteurs de mangas en France ; mais le film ne peut séduire le grand public, on lui reproche sa violence et le regard sur l'animation japonaise ne change pas encore.

Miyazaki, seul, a eu le pouvoir d'entraîner cette révolution critique.

Grâce à lui, le terrain est préparé et dans les années qui suivent, d'autres réalisateurs vont pouvoir émerger : quand sortent en France Le Tombeau des lucioles (juin 1996) puis Ghost in the Shell (janvier 1997) puis Perfect Blue (septembre 1999), on parle d'Isao Takahata, de Mamoru Oshii puis de Satoshi Kon. Et quand sort Metropolis, en juin 2002, plus de vingt ans après Albator, on parle enfin de Rintarō sur le sol français. Ironie : c'est l'un de ses derniers films et le cinéaste n'accède que partiellement et temporairement à la notoriété.

… Et naissance d'un auteur

À dire vrai, la toute première fois que le nom de Rintarō est cité dans les colonnes du quotidien Le Monde, c'est de manière peu visible : dans les pages « télévision », le 30 juin 1998, lorsque l'OAV Megalopolis est diffusé sur Canal+ (… à 23h30 !). Dans un article élogieux, le journaliste Jean-Jacques Larrochelle écrit notamment :
« Bien que l'histoire devienne rapidement incompréhensible pour qui n'a pas suivi les deux premiers épisodes de la série, de très beaux recours formels permettent de maintenir l'attention à ce récit épique : les scènes de cataclysmes ont un rythme inouï et, malgré leur apparente naïveté, certains plans sont un comble de finesse : un simple lavis peut alors devenir la plus sombre des ombres. »


En 2002, venant de toute part, les éloges ne vont pas tarir pour le réalisateur. Le 4 juin, dans Le Monde, Samuel Blumenfeld évoque la « beauté saisissante » de Metropolis et l'on peut lire sous sa plume les lignes suivantes :
« La mise en scène de Rintaro multiplie les angles de vue, les compositions, les ombres, les séquences avec une profondeur de champ complexe, et prend soin de distinguer différentes variétés de lumière que l'on croyait l'apanage du cinéma en prise de vues réelles. Metropolis est peut-être le premier film d'animation où l'on se sente à ce point à l'unisson des personnages, où la moindre cascade devient un enjeu dramatique crucial et demande au spectateur de retenir son souffle. »

Avec Metropolis, le grand public français découvre enfin le nom de Rintarō

Vingt années ont passé depuis Metropolis… il est donc plus que temps d'accorder à Rintarō le statut qu'il mérite et qui est, avant tout, un statut d'auteur.

Qu'est-ce qu'un auteur ? Voici le moment de rappeler ce qu'écrivait François Truffaut en 1954, dans un article qui fondait la « politique des auteurs » :
« N'est-il pas étrange que tous les films américains de Fritz Lang, bien que signés de scénaristes différents et tournés pour le compte des firmes les plus diverses, racontent très sensiblement la même histoire ? »

Cet article qui a fait date s'intitulait « Il faut aimer Fritz Lang » et j'ai envie, aujourd'hui, de reprendre cette formule toute simple.

Il faut aimer Rintarō

Ai-je raison de comparer à Fritz Lang un réalisateur de séries animées ? Et pourquoi pas ? Rintarō partage avec le réalisateur de M le maudit quelques points communs saillants.

  • Tous deux ont réalisé un chef-d'œuvre qui s'intitule Metropolis.
  • Tous deux ont dans leur filmographie une œuvre-phare qui a été défigurée par l'adjonction sauvage d'une musique synth-pop du plus mauvais effet : Metropolis en 1984 pour Fritz Lang, Albator le corsaire de l'espace en France pour Rintarō.
  • Et surtout, tous deux ont le handicap symbolique d'avoir enchaîné un grand nombre de films dont ils n'écrivaient pas le scénario et qui se fondaient chaque fois dans un univers esthétique différent.

Metropolis (1927)
Metropolis (2001)

Il est donc grand temps d'explorer l'œuvre de Rintarō, de s'y plonger réellement, pour constater enfin sa cohérence, son exigence, et ses qualités propres. Voyez les premières minutes de Galaxy Express 999 : l'entrée en gare du train à vapeur 999, après avoir traversé le ciel, nous ramène aux origines du cinéma. Voyez les premiers plans de l'OAV Bride of Deimos : le bruit du vent… un entrelac de ronces… un corps inanimé… et cette chevelure qui se soulève pour révéler un œil mort. Voyez les premières minutes de Metropolis, avec son feu d'artifice puis son incroyable scène de foule. Rintarō n'écrit pas ses films ? Il les bâtit comme un architecte, il les façonne, il les sculpte.

Série après série, avec Osamu Tezuka puis sans lui, il a contribué à inventer ce qu'allait devenir le dessin animé japonais. Projet après projet, il s'est emparé d'univers graphiques très divers : ceux de Tezuka, de Leiji Matsumoto, de CLAMP… pour leur donner vie à l'écran. Film après film, il s'est emparé des innovations techniques, pliant l'animation assistée par ordinateur aux besoins du récit sans jamais se constituer prisonnier de son outil.

Cette manière de porter chaque projet le plus haut possible, sans que le spectateur ne perçoive toujours qu'il a bien affaire au même réalisateur, cette capacité à être auteur sans écrire et réalisateur d'animation sans dessiner (Rintarō dessine ! mais il ne participe pas à la création graphique des personnages ou des décors), deux domaines où son maître Tezuka excellait, c'est ce que j'appelle son génie invisible. Des lignes de force se dégagent, des obsessions reviennent cependant d'un film à l'autre. Pour reprendre les mots d'Antoine De Baecque : lorsqu'il aime un auteur, le critique voit partout sa griffe. J'en veux pour preuve l'exemple ci-dessous, auquel vous n'oublierez pas d'ajouter le capitaine Albator, borgne de son état.

Un motif récurrent : l'œil mutilé
 
Harmagedon (1983)
 
Bride of Deimos (1988)
 
Megalopolis (1991)
 
Metropolis (2001)
 

Oui, il est plus que temps de célébrer ce sculpteur d'images et de sons et de dire l'importance qui est la sienne dans l'histoire du dessin animé télévisé et du cinéma d'animation. Pour cela, il faut aussi que les films, téléfilms, séries, OAV qu'il a dirigés soient accessibles : explorer la filmographie foisonnante de Rintarō, c'est se heurter aux murs, nombreux, des œuvres non diffusées en France ou devenues inaccessibles.

Parcours d'une œuvre

Shigeyuki Hayashi, futur Rintarō, débute chez Toei Animation comme coloriste puis intervalliste. Tout jeune, il participe ainsi au film Le Serpent blanc (1958), premier long-métrage animé japonais en couleurs. C'est la préhistoire de l'animation japonaise ou presque et Rintarō est déjà là.

En 1960 il est intervalliste sur Alakazam, le petit Hercule, premier film de Osamu Tezuka. Lorsque le même Tezuka crée le studio Mushi Production, pour doubler Toei sur le marché télévisuel, Rintarō fait partie de la jeune garde qui va entourer le maître et contribuer, sur son impulsion, à inventer l'animation japonaise de série.

En 1963, la première série Astro Boy (inédite en France) est lancée : 193 épisodes en noir & blanc. Une équipe de trente personnes doit, avec des délais et des budgets contraints, animer une série dont la diffusion est hebdomadaire et c'est dans ces conditions précaires que sont inventés les principes de l'animation limitée à la japonaise. L'animation limitée avait déjà été pratiquée, notamment aux États-Unis par le studio UPA, dans les années cinquante. Mais les procédés qui permettaient à la UPA d'animer des courts-métrages expérimentaux ne sont pas tous transposables à une série de longue haleine et ne sauraient suffire : il faut innover.

Rapidement, Rintarō prend du galon et se voit confier la réalisation de plusieurs épisodes de Astro, puis il est promu directeur de la réalisation (chief director) sur la première série Le Roi Léo, ce qui signifie qu'il supervise la réalisation des 52 épisodes, que se partage une petite équipe de réalisateurs dont il fait lui-même partie. Il reste à ce même poste pour la seconde série Le Roi Léo, dont il réalise seul les épisodes 7, 15 et 22, et co-réalise les épisodes 23 et 26.

Générique du Roi Léo [2e série] (1967)
Shigeyuki Hayashi, futur Rintarō, est crédité comme directeur de la réalisation

Au début des années soixante-dix, Rintarō s'éloigne de Tezuka et dirige plusieurs séries pour d'autres studios : citons notamment Chobin, ainsi que le charmant Kum Kum, série préhistorique pour enfants, pleine de fantaisie, diffusée en France durant l'été 1982.

En 1977, Mushi Production ayant fait faillite quelques années plus tôt, Tezuka doit se tourner vers Toei Animation pour produire sa nouvelle série, Jetter Mars. Tout naturellement, c'est à Rintarō qu'est confiée la direction, ce qui permet à ce dernier de revenir chez Toei par la grande porte. C'est là qu'il dirige ensuite la réalisation d'Albator corsaire de l'espace.

Albator est une série majeure dont je pourrais parler longuement, car Rintarō y fait preuve d'une maîtrise absolue.

Continuant d'appliquer les principes de l'animation limitée, il compense les lacunes visuelles par un fantastique travail sur la bande-son et des choix de mise en scène souvent époustouflants. Vous n'oublierez pas de sitôt la séquence (terrible) de la mort du professeur Daïba dans le 3e épisode , abattu d'un coup de pistolet. Cet unique coup de laser donne lieu à une séquence virtuose qui dure une minute pleine — oui, une minute d'animation sur laquelle s'étire cet instant fatal.

On le voit : prétendre s'appuyer sur des critères techniques bruts (comme le nombre d'images par seconde) pour évaluer la qualité de cette série serait absurde. Elle est parfois peu animée. Elle est toujours bien animée.

Quasi noir et blanc pour la mort du professeur Daïba dans Albator le corsaire de l'espace
 
Cette série, devenue culte en France bien plus qu'au Japon, porte aussi une malédiction. Outre les coupes qui ont été effectuées dans certains épisodes (ce qui rend la version française incomplète), la bande musicale a été refaite, avec d'autres musiques, d'une immense pauvreté. On ne peut pas comprendre la manière dont image et son se complètent sans voir cette série en version originale… c'est une nécessité absolue.

Satisfait de son travail, Toei Animation lui offre de réaliser sa première vraie œuvre de cinéma, le moyen-métrage Le Mystère de l'Atlantis, fascinant développement d'un épisode de la série (projeté le 22 juillet 1978 lors du Toei Manga Festival). Puis c'est le grand saut avec le long-métrage Galaxy Express 999, son premier film, quasi inconnu en France, culte au Japon. D'une grande beauté, cette œuvre mérite d'être revue. Rintarō y démontre en particulier son talent pour jouer avec la lumière, élément dont le dessin animé s'empare rarement.

Galaxy Express 999

Sa dernière grande série est Genki champion de boxe, d'après un manga de Yû Koyama. En 1982, il fait ses adieux à la télévision et à Toei Animation en réalisant le téléfilm animé Je suis un chat, d'après le roman de Sōseki Natsume.

A partir de 1983, Rintarō travaille principalement pour le studio Madhouse qu'il a contribué à fonder et que dirige son ami Masao Maruyama. Il poursuit sa carrière sur le grand écran avec trois films majeurs inconnus en France : pour Madhouse il met en scène Harmagedon (avec des personnages créés graphiquement par Katsuhiro Ōtomo) et L'Épée de Kamui ; puis il réalise pour Tezuka Productions une nouvelle adaptation du manga de Tezuka Phénix : l'oiseau de feu, film inédit en France.

À la fin des années quatre-vingt, l'animation japonaise se diversifie et les studios se mettent à produire des OAV (pour original animation video), longs-métrages ou mini-séries à petit budget exploités directement sur support physique (cassettes VHS, Laserdisc puis DVD). Madhouse s'engouffre dans cette voie.

Entre 1987 et 1994, Rintarō réalise ou supervise donc une douzaine de films souvent alimentaires, one-shot ou mini-séries, généralement adaptés de mangas, et généralement pour un public adulte. La plupart, hélas, n'ont jamais été diffusés ou exploités en France. Pour ma part, j'aimerais beaucoup voir Take the X Train, une histoire de train fantôme baignée de jazz. Cette période de la carrière de Rintarō est peut-être l'équivalent des séries B de la période américaine dans la carrière de Fritz Lang, une succession de petites productions, souvent de commande, où le metteur en scène travaille vite et ne peut que donner le meilleur de lui-même.

En 1996, après dix années d'absence sur le grand écran, Rintarō revient à l'affiche dans les salles obscures avec X-1999, d'après le manga des CLAMP. Ce manga, grand succès des années 90, a suscité la controverse au Japon à cause de sa violence, au point que sa publication ait été interrompue. Maintenant que l'œuvre originale est lagement passée de mode, le moment est peut-être venu de revoir ce film d'un œil neuf.

Vient enfin le temps de la consécration, avec Metropolis (2001). Le film est un succès mondial. C'est aussi, pour le réalisateur, un retour aux sources et un aboutissement : il revient à Tezuka, dont il adapte un manga peu connu, et magnifie l'œuvre de son vieux maître dans une superproduction extrêmement aboutie dans tous ses aspects artistiques et techniques. Metropolis reste LE film de Rintarō qu'il faut avoir vu.

Retour aux sources encore, deux ans plus tard, avec Captain Herlock : The Endless Odyssey, ultime série télévisée et ultime retour à l'univers de Leiji Matsumoto, dont Rintarō réadapte le manga Capitaine Albator. La série n'est pas exactement un remake de Albator le corsaire de l'espace mais plutôt une nouvelle lecture de la même histoire, plus posée, plus grave, plus adulte, avec les techniques d'animation des années 2000.

Son chant du cygne est l'étonnant Yona, la légende de l'oiseau-sans-aile, coproduction japonaise et française, entièrement animée par ordinateur où pour la première fois depuis l'époque de Léo et de Kum Kum, il s'adresse au jeune public. Ce retour à l'enfance est, à ce jour, son dernier film.

Jalons

[Filmographie complétée le 26 octobre 2022.]
Les titres entre crochets sont traduits par moi, pour des œuvres restées inédites en français.

Principales séries (comme directeur de la réalisation)

1965-66 • Le Roi Léo [1re série]  ジャングル大帝 - 52 ép.
1966-67 • Le Roi Léo [2e série]  新ジャングル大帝 進めレオ! - 26 ép.
1968 • Detective Brat Pack ou Naughty Detective Group  わんぱく探偵団 - 35 ép.
1968-69 • Sabu et Ichi  佐武と市 捕物控 - 52 ép.
1970 • [Les Moumines] [1re série]  ムーミン - ép. 27 à 65
1972 • [Les Moumines] [2e série]  新ムーミン - 52 ép.
1974 • Chobin  星の子チョビン - 26 ép.
1975-76 • Kum Kum  わんぱく大昔クムクム - 26 ép.
1977 • Jetter Mars  ジェッターマルス - 27 ép.
1977-78 • Grand prix  アローエンブレム・グランプリの鷹 - 44 ép. [début de la série seulement]
1978-79 • Albator le corsaire de l'espace  宇宙海賊 キャプテン ハーロック - 42 ép.
1980-81 • Genki, champion de boxe  がんばれ元気 - 35 ép.
1982 • [Je suis un chat] [tv spécial] [Hinase Family Special]  吾輩は猫である - 73 min
2003 • Captain Herlock : The Endless Odyssey  Space Pirate Captain Herlock Outside Legend: The Endless Odyssey - 13 ép.


Longs-métrages de cinéma (comme réalisateur)

1979 • Galaxy Express 999  銀河鉄道999 - 129 min
1981 • Adieu, Galaxy Express 999  さよなら銀河鉄道999 アンドロメダ終着駅 - 130 min
1983 • Harmagedon, ou Harmagedon: Genma Wars  幻魔大戦 ‒ハルマゲドン‒ - 135 min
1985 • L'Épée de Kamui  カムイの剣 - 132 min
1986 • [Phénix, l'oiseau de feu] ou Phoenix: Karma Chapter  火の鳥 鳳凰編 - 60 min
1996 • X-1999  エックス - 100 min
2001 • Metropolis  メトロポリス - 113 min
2009 • Yona, la légende de l'oiseau-sans-aile  よなよなペンギン - 87 min

Galaxy Express 999
affiche japonaise
Harmagedon
affiche japonaise
Moyen et court métrages

1978 • Albator : le mystère de l'Atlantis  宇宙海賊キャプテンハーロック アルカディア号の謎 - 34 min
1987 • Labyrinthe  ラビリンス*ラビリントス (dans le film collectif Manie Manie)


Principales OAV

1987 • Take the X Train  X電車でいこう - 50 min
1988 • [Matasaburo, l'enfant du vent] ou Matasaburo the Wind Boy  風の又三郎 - 30 min
1988 • Bride of Deimos: The Orchid Suite  悪魔の花嫁 蘭の組曲 - 32 min
1991 • Megalopolis  帝都物語 - 4 x 45 min
1994 • Download  ダウンロード 南無阿弥陀仏は愛の詩 - 47 min
1994 • Final Fantasy: Legend of the Crystals  ファイナルファンタジー - 4 x 30 min
1994 • Bronze : Cathexis  Bronze: Kôji Nanjô Cathexis - 30 min
1994 • Shin Kujaku-ô ou Spirit Warrior  真・孔雀王 - 2 x 55 min
1999 • Alexander : l'Odyssée d'Alexandre le Grand  アレクサンダー戦記 - 13 x 25 min

© Hervé Lesage de La Haye, octobre 2022.

 
Sources :
— François Truffaut, « Il faut aimer Fritz Lang » dans Les Cahiers du cinéma, n° 31, janvier 1954, p. 26-30.
— Antoine de Baecque, Les « Cahiers du cinéma », histoire d'une revue. Tome 1 : à l'assaut du cinéma (1951-1959). Les Cahiers du cinéma, 1991 (p. 149).
— Jean-Jacques Larrochelle, « Megalopolis », dans Le Monde, 30 juin 1998.
— Samuel Blumenfeld, « La vie rêvée des androïdes », dans Le Monde, 4 juin 2002.
 
Merci à Shoko Takahashi, qui a apporté d'indispensables précisions factuelles, ainsi qu'à Gilles Broche (encore lui ?), qui lit le japonais à ma place, ce qui est bien bien aimable de sa part, et drôlement pratique.

jeudi 8 novembre 2018

Les cinquante ans de 2001, ou Retour des Utopiales

2001 : l'odyssée de l'espace, sorti aux États-Unis en avril 1968 (le 27 septembre 1968 en France) a cinquante ans. Un demi-siècle, pour un film sur le futur, c'est beaucoup. Pourtant, le légendaire bon film de science-fiction imaginé par Stanley Kubrick et Arthur C. Clarke tient le choc du temps qui passe, et il suffit de le revoir pour s'en convaincre. Il reste, également, absolument fidèle à ce qu'en disait le critique Michel Ciment : un film qui « exige et défie en même temps l'analyse ».

Je rentre tout juste du festival des Utopiales, à Nantes, où j'ai eu la chance d'être convié pour contribuer à célébrer cet anniversaire. Ce fut d'abord, vendredi 2 novembre au matin, une table ronde en compagnie de Marc Caro et d'Olivier Cotte, sous le feu des questions de Philippe Guedj. On en trouve un extrait conséquent sur Youtube, avec ce moment assez fantastique où Olivier Cotte explique, ce qui est vrai, que son chien adore 2001 (et pourquoi). Mes deux comparses ont assez magnifiquement su mêler la légèreté du ton et la pertinence du propos, moi un peu moins (si seulement j'avais su que les calembours étaient autorisés…! ceux qui me connaissent comprennent très bien ce à quoi les Utopiales ont échappé). Cette table ronde est également évoquée sur le blog En attendant Nadeau.


Puis, le soir du même jour, j'ai eu le plaisir et l'honneur de présenter, seul, dans le cadre de l'université éphémère des Utopiales, une conférence d'une heure et demie qui s'intitulait « Le corps secret et musical de 2001 » et dont l'argument était le suivant :
2001 a marqué les esprits par son utilisation singulière de la musique, mélange de pièces classiques et contemporaines. Pourtant, une partition originale avait été commandée au compositeur Alex North. À quoi le film aurait-il ressemblé si Kubrick avait emprunté cette voie ? Quels autres choix a-t-il envisagés ? Hervé de La Haye vous invite à imaginer, à entendre et à entrevoir ces mille autres 2001.
Cela s'est fort bien passé et je remercie, chaleureusement, celles et ceux qui se sont déplacés pour cette longue immersion dans les différentes partitions musicales de 2001. Seul bémol (en musique, il en faut) : entre 14 pages de notes, de nombreux extraits audio et plus de 50 minutes d'extraits vidéo, je n'ai évidemment pas pu aller au bout de mon exposé (c'était prévu ainsi, cela n'est pas grave, j'ai privilégié une forme plus vivante qu'un « cours » un peu professoral qui m'aurait permis de tout dire mais sans doute aussi d'endormir l'auditoire).

Toujours est-il que je m'interroge à présent sur ce que je peux faire de ce travail. Outre la préparation proprement dite, qui m'a mobilisé pendant des semaines, il s'agit de l'aboutissement de dix ou douze années de recherches ; et il y a quelques documents rarissimes que j'aimerais montrer.

Mais je ne sais pas encore sous quelle forme je peux diffuser tout cela : entre faire deux heures de vidéo sur Youtube ou bien publier ici un article interminable, je me demande ce qui serait le pire. L'une des difficultés, ce sera de montrer (puis-je le faire ?) les passages du film que j'ai remontés avec d'autres musiques. Je doute fort que Warner et les ayant-droit de Kubrick (pour des raisons que je conçois) m'autorisent à mettre en ligne d'énormes morceaux du film sous une forme modifiée. Il faut que je réfléchisse encore un peu à la meilleure manière de procéder. (Il y a toujours la solution qui constiste, pour ne pas essuyer un refus, à ne surtout pas demander ; mais Christiane Kubrick, Katharina Kubrick-Hobbs ou Jan Harlan ne sont pas des gens que j'ai envie de traiter par le mépris.)


Je veux profiter de ce billet pour dire le bonheur assez rare qu'a constitué pour moi cette édition 2018 des Utopiales. Les conférences, tables rondes, expositions dont j'ai été public m'ont constamment intéressé, stimulé, ému. Plus encore, les rencontres en cascade qui ont donné toute leur saveur à ces trois journées nantaises font les meilleurs souvenirs et, dans un exercice probablement narcissique mais absolument sincère, je veux citer les plus belles, les plus sympathiques, les plus enrichissantes.

Il y a eu, d'abord, les multiples conversations, parfois brèves, parfois développées, qui se sont nouées comme de jolis impromptus autour d'un café, à tous moments de la journée, petit déjeuner compris ; je pense en particuliers aux moments de calme avant la fièvre des conférences que j'ai partagés avec le talentueux Lloyd Chéry, mais également avec Laurent Genefort, qui a évoqué avec passion et clarté ses travaux en cours, avec Jean-Daniel Brèque qui m'a donné, quelques heures avant d'entrer en scène pour célébrer Theodore Sturgeon, quelques indications précieuses, avec Élodie Serrano qui m'a fait l'honneur de m'accueillir sur un coin de table, un vendredi matin où les places étaient chères, mais aussi à Anouk Arnal et Éric Picholle qui m'ont tenu compagnie dans les brumes mentales d'un petit matin, sans oublier Lloyd Chéry (de nouveau) et Laurent Whale dans les brumes mentales du matin suivant.

Je veux saluer aussi les compagnons des déjeuners et dîners à la cantine du festival, occasion de se détendre entre deux conférences, de faire parfois le debrief des conférences passées ou de passer en revue celles qui arrivent, de lancer de nouveaux sujets de réflexion, et (éventuellement) de ne parler de rien, ce qui est un luxe exceptionnel ; salut, donc, à Mathias Echenay, Philippe Curval, Gérard Klein, Sylvie Lainé, ainsi qu'aux indispensables Simon Bréan et Matthieu Walraet, présents comme en écho à nos déjeuners du lundi un peu loin dans l'espace et le temps ; et merci au toujours surprenant Xavier Mauméjean pour m'avoir fort à propos signalé un film dont j'ignorais tout (L'Opération diabolique, de John Frankenheimer).

Ma gratitude va à Olivier Cotte pour son soutien technique tout autant qu'amical, à Antoine Mottier pour la même raison, ainsi qu'à Jeanne-A Debats sans qui nous ne serions pas tous à Nantes et moi, en tout cas, certainement pas.


Il eût fallu que je cite ensuite des personnes dont j'ignore le nom. Celles de l'accueil, d'abord, qui ont toujours résolu tous les problèmes même les plus graves (besoin urgent d'un bic et d'un stabilo pour finir de préparer un texte, besoin d'un ticket repas). Et les personnes anonymes qui m'ont fait le cadeau de venir discuter de 2001 le jeudi soir et le vendredi, parfois au hasard de nos déplacements dans la Cité des congrès ; celles et ceux à qui j'ai promis de communiquer des éléments (informations, vidéos, partitions…), j'attends votre email.

Enfin et surtout, peut-être, je veux remercier l'incroyable Ange (c'est son nom) qui m'a littéralement kidnappé au détour d'un couloir du pôle ludique, au prétexte suivant : « Tu veux venir faire le loup-garou ? On n'est que quatre… » Pris de cours, j'ai répondu positivement et une seconde plus tard, sous l'œil amusé de sa sœur, elle abordait un autre passant : « Tu veux jouer au loup-garou ? On n'est que cinq… » et je me disais que je m'étais peut-être fait avoir. Et je me suis retrouvé autour d'une table, pendant une heure, à jouer aux Loups-Garous de Thiercelieux en compagnie d'enfants, de jeunes et d'adultes d'âges divers, peut-être le moment le plus amusant et le plus inattendu de ces trois journées ; merci à Ange, Louise, Emma, Solenn pour m'avoir accueilli puis tué un nombre incroyable de fois (ne jouez jamais à ce jeu avec des enfants : ils commencent toujours par tuer tous les adultes, c'est tellement plus amusant), et un salut spécial à Lucie-Lou avec qui la discussion s'est interrompue un peu vite et à qui je voulais simplement dire ceci : Tu veux devenir écrivain, devenir cinéaste ? Prend du papier et un stylo, écris une histoire de deux pages avec un début et une fin, puis une deuxième, une troisième un peu plus longue, et ne t'arrête plus. Et prends un appareil photo ou un téléphone, un ordinateur, filme, fais ton montage, projette le résultat, archive-le, puis fais un second film, et ne t'arrête plus.

Celles et ceux qui feront les prochains 2001 étaient autour de cette table, en ce jour de novembre, j'en suis certain. Comme je suis d'un naturel patient, j'attends.

© Hervé Lesage de La Haye, novembre 2018.

jeudi 15 mars 2018

« Résumer Tolkien » ou Le Hobbit à Roanne

En 1972, le Monty Python Flying Circus diffusait le sketch The ”Summarize Proust Competition“ (« Résumer Proust »)…


En 1966, Gene Deitch, réalisateur de dessins animés, principalement de cartoons, s'est vu confier un projet relevant de la gageure : adapter The Hobbit de J.R.R. Tolkien en un court-métrage de 12 minutes maximum, et de le faire en quelques semaines. Ce qui fut fait.

Remarquable à plus d'un titre, par ses partis-pris esthétiques et techniques, par ses choix d'adaptation radicaux, The Hobbit, production américaine réalisée à Prague, est aussi la seule adaptation à l'écran d'une œuvre de Tolkien menée à bien du vivant de l'auteur. Tolkien, toutefois, n'a jamais vu le film, qui fut projeté brièvement à New York, puis jeté aux oubliettes pendant 45 ans.

Invisible depuis, The Hobbit a refait surface sur Internet en 2012.


Le vendredi 23 mars 2018 à Roanne, dans le cadre du colloque Au milieu de l'image coulent les textes consacré à l'adaptation littéraire en court-métrage animé, je reviendrai en détail sur l'histoire étonnante, encore en partie obscure, de ce Hobbit longtemps oublié.

Et si tout se passe bien, un article devrait suivre !

mercredi 15 novembre 2017

Hommage à André Ruellan

 
Pour Philippe, Gérard, Joseph, Marianne, Patrick, Christophe, Olivier, Matthieu, Simon…


Le 10 novembre 2016 disparaissait André Ruellan, qui fut à la fois scénariste de cinéma et de télévision (pour Pierre Richard, Alain Jessua et Jean-Pierre Mocky) et, sous le pseudonyme de Kurt Steiner, l'un des meilleurs auteurs français de science-fiction de son temps. Les Utopiales de Nantes lui ont rendu hommage lors d'une table ronde, le 2 novembre dernier. Parce que j'aime ses livres et parce que j'ai eu la chance de connaître un peu l'homme, je reprends ici, sous une autre forme, le travail que j'avais fait pour cette table ronde.

Jeunesse

André Ruellan est né le 7 août 1922 à Bécon-les-bruyères (commune de Courbevoie). Son père, soudeur de profession, était grand amateur de livres.

« Mon père était anarcho-syndicaliste ; matérialiste en ce qui concernait Dieu, en revanche plutôt mystique à propos de la vie future. Comme beaucoup de socialistes vers la fin du siècle dernier, il avait été influencé par un courant spiritualiste venu des Indes. Vers douze ans, par exemple, il m'a fait lire les Maisons hantées de Camille Flammarion et je croyais aux fantômes dur comme fer. »

À seize ans, André Ruellan entre à l'École Normale d'Instituteurs de Versailles. Alors, déjà, il pense à écrire. À quatorze ans, il avait commencé un roman où il était question d'insectes géants.

Il traverse la guerre tant bien que mal, échappe à un départ pour le STO en Allemagne. Quinze jours après le débarquement, il manque de peu d'être fusillé comme otage. Il a tout juste vingt-deux ans.

Il devient instituteur et enseigne pendant deux ans, mais en 1947, il commence des études de médecine.

Années 1950

L'envie d'écrire ne l'a pas quitté. En 1953, il publie son premier roman de science-fiction, Alerte aux monstres, sous le pseudonyme de Kurt Wargar. En 1956, il commence à publier des romans fantastiques dans la collection « Angoisse » du Fleuve Noir sous le nom de Kurt Steiner. Il écrira 22 romans pour cette collection en moins de cinq ans.

« Quand j’ai commencé à écrire au Fleuve Noir, beaucoup d’auteurs français utilisaient des noms anglo-saxons, pour me démarquer j’en ai pris un allemand. À l’époque la signature appartenait à la maison d’édition donc si je voulais écrire ailleurs, il m’en fallait d’autres. Et comme pour l’histoire de la parcelle d’âme que l’on vous prend en vous photographiant, j’ai préféré conserver mon nom et vendre un leurre. »

La même année, il soutient son doctorat de médecine. Il tiendra un cabinet de généraliste dans le quartier des Halles jusqu'en 1970.

« Il aimait bien la médecine, explique son ami Philippe Curval, mais pas tenir un cabinet. Il passait ses soirées avec nous, dans le comité éditorial de Fiction avec Alain Dorémieux, Jacques Goimard, Gérard Klein et moi-même, nous baladait dans sa Buick décapotable et souvent les patients l'attendaient sur le palier le lendemain. »

En 1958 paraît son premier roman pour la collection « Anticipation » du Fleuve Noir, Menace d'outre-terre. Il écrira 11 volumes pour cette collection, qui vont l'imposer comme l'une des grandes plumes de la science-fiction.

Années 1960

En 1963 paraît, sous le nom d'André Ruellan, le Manuel du Savoir-mourir, illustré par son ami Roland Topor et qui sera plusieurs fois réédité. Ce livre étonnant remporte cette année-là le Prix de l'humour noir et vaut à son auteur d'être remarqué par André Breton. Ruellan se rapproche alors des surréalistes, puis rejoint un temps le mouvement Panique avec Topor mais aussi Arrabal et Jodorowski.
En 1965, il travaille pour la première fois pour la télévision, signant les poèmes de Marie Mathématique, un étonnant petit dessin animé de science-fiction dans lequel, sur des dessins de Jean-Claude Forest, les textes d'André Ruellan sont dits et mis en musique par Serge Gainsbourg. Six épisodes sont produits et diffusés d'octobre 1965 à avril 1966.



À la même époque, sous le pseudonyme de Kurt Dupont, il sévit dans les pages de Hari-Kiri, comme le font ses amis Curval et Topor.

À la fin des années soixante, à la Coupole, il fait la connaissance d'un jeune comédien de 35 ans, plein de promesses, au physique dégingandé et au visage lunaire, qui se cherche encore un personnage pour exister. André Ruellan lui dit : « Ouvrez les Caractères de La Bruyère, et relisez Ménalque. » Ce comédien s'appelle Pierre Richard. Et Ménalque, c'est le personnage du distrait.

Ruellan offre à Pierre Richard, sur un plateau, ce personnage auquel il sera identifié pour tout le reste de sa carrière. Ensemble, ils signent le scénario du film Le Distrait, que Pierre Richard réalise et qui sort en 1970, avec le succès que l'on sait. (André Ruellan fait une brève apparition dans ce film.) Deux ans plus tard, ils récidivent avec Les Malheurs d'Alfred.

Années 1970 et 1980

En avril 1970, il donne au magazine Midi-Minuit Fantastique un long et bel entretien dans lequel André Ruellan fait mine d'interroger Kurt Steiner.

En 1972 son roman Le Seuil du vide est porté à l'écran par Jean-François Davy.

En 1973, Gérard Klein lui ouvre les portes de la prestigieuse collection « Ailleurs & demain » en publiant Tunnel, premier roman de science-fiction à paraître sous le nom d'André Ruellan. En 1975, il réédite le diptyque Ortog de Kurt Steiner dans « Ailleurs & demain les classiques », agrémenté d'une longue préface de Jacques Goimard.

De 1973 à 1976, plusieurs de ses romans fantastiques sont adaptés en bande-dessinées dans la revue pour adultes Hallucinations. Au même moment, ses romans des années cinquante et soixante commencent à être repris en poche, d'abord ses romans d'angoisse, en Marabout fantastique (1974), au Masque fantastique (1976-1977) et en Super Luxe Fleuve noir « Horizons de l'au-delà » (1975-1983), puis ses romans de science-fiction, dans les trois collections créées et dirigées par ses amis Jacques Sadoul (J'ai Lu, 1976-1981), Jacques Goimard (Presses pocket science-fiction, 1978-1981) puis Gérard Klein (Le Livre de Poche science-fiction, à partir de 1987).

En 1975, il écrit son premier grand scénario pour Jean-Pierre Mocky, celui du film L'Ibis rouge, d'après Fredric Brown, début d'une collaboration qui durera 40 ans.

En 1984 paraît Mémo dans la collection « Présence du futur » chez Denoël. L'année suivante, ce roman est couronné par le Grand prix de la science-fiction française. En 1988, il dirige brièvement, avec Alain Garsault, la collection « Gore » du Fleuve Noir, qui sous sa férule s'orne de couvertures hallucinantes de Roland Topor.

Années 2000 et 2010

Tout au long des années 2000, André Ruellan, égal à lui même, octogénaire, continue de fréquenter chaque semaine le mythique Déjeuner du lundi, rendez-vous de la science-fiction qui existe depuis le début des années cinquante où j'ai le privilège de le côtoyer. Il aime à rappeler aux plus jeunes qu'il a vu le premier King Kong lors de sa sortie au cinéma, il établit des parallèles acides entre l'actualité politique du moment et ses souvenirs de l'Occupation, bref, il joue de son statut de figure éternelle de la science-fiction française et nous faisons tous comme s'il serait toujours là.

En 2006, Philippe Curval et lui contribuent à créer le Nouveau Grand Prix de la science-fiction française, dit Prix du lundi.

Début 2009 encore, alors qu'il a 86 ans, toujours malicieux et alerte, il apporte chaque lundi sur une clé USB la sauvegarde de son roman en cours, ce qui suscite toutes sortes de dialogues surréalistes comme « — André, tu as bien jeté ta clé à la corbeille avant de la retirer le l'ordinateur ? — Noooon, bien sûr que non ! » ou encore « — Tu enregistres régulièrement ton texte, pendant la saisie ? — Que veux-tu dire par-là, exactement ? » et des sueurs froides quant à la sauvegarde de ce précieux manuscrit.

Il continue à écrire jusqu'au soir de sa vie : des scénarios, des nouvelles, comme le glacial « Temps mort », dans le recueil collectif Retours sur l'horizon dirigé par Serge Lehman (2009).

Au début des années 2010, il s'efface un peu, fatigué, se déplaçant avec peine, mais garde l'esprit qui est le sien et signe encore trois scénarios pour Jean-Pierre Mocky entre 2013 et 2015.

Il meurt à Paris, le 10 novembre 2016, à l'âge de 94 ans. Il laisse 44 romans dont 16 de science-fiction, 30 films, une œuvre poétique considérable et largement inédite. Son extraordinaire avis de décès, publié dans Le Monde, a été largement remarqué et repris par la presse régionale et les réseaux sociaux.


« Presque tous ses romans, analyse son éditeur et ami Gérard Klein, même ceux réputés de science-fiction, penchent du côté du Fantastique, de l'œuvre sournoise de forces maléfiques et incompréhensibles, ombrées par la mort. »

© Hervé Lesage de La Haye, octobre/novembre 2017.

 
Sources :
— Alain Sprauel, « Bibliographie d'André Ruellan/Kurt Steiner », Biblio-SF n° 4, septembre 2010, p. 1-22.
— « Kurt Steiner et le fantastique de grande diffusion. A. Ruellan : entretien avec Kurt Steiner », Midi/minuit fantastique n° 21, avril 1970, p. 72-75.
— Gérard Klein, préface à Kurt Steiner, Les Océans du ciel, Le Livre de poche science-fiction, 1992.
http://www.quarante-deux.org/archives/klein/prefaces/lp27148.html
— Gérard Klein, préface à André Ruellan, Le Disque rayé, Le Livre de poche science-fiction, 1997.
http://www.quarante-deux.org/archives/klein/prefaces/lp27200.html
— Frédérique Roussel, « Le déjeuner fantastique », Libération, 21 janvier 2005.
http://www.liberation.fr/grand-angle/2005/01/21/le-dejeuner-fantastique_506852
— Frédérique Roussel, « André Ruellan dialogue avec la mort », Libération, 17 novembre 2016.
http://next.liberation.fr/culture-next/2016/11/17/andre-ruellan-dialogue-avec-la-mort_1528870

Merci à Alain Sprauel.

jeudi 10 avril 2014

Docteur Mabuse et Mister Elfers

 
Pour Julien.



Le Docteur Mabuse

Créé par l'écrivain luxembourgeois Norbert Jacques (1880-1954), le personnage du docteur Mabuse a inspiré trois films à Fritz Lang : Le Docteur Mabuse (Dr. Mabuse, der Spieler, 1922), Le Testament du docteur Mabuse (Das Testament des Dr. Mabuse, 1933) et Le Diabolique docteur Mabuse (Die 1000 Augen des Dr. Mabuse, 1960).

Le premier film de la série, muet, a originellement été distribué en deux parties intitulées Der große Spieler - Ein Bild der Zeit (« Le Grand Joueur - Une image de notre temps ») et Inferno, ein Spiel von Menschen unserer Zeit (« Inferno, un jeu des hommes de notre temps »).

Si la longueur totale du film dépasse les 6000 mètres, sa durée à l'écran dépend de la cadence de projection, qui n'était pas standardisée à l'époque du muet. À 22 images par seconde (cadence retenue par Bernard Eisenschitz pour Le Docteur Mabuse dans son livre Fritz Lang au travail), la première partie du film dure 137 minutes et la seconde, 100 minutes, ce qui représente près de 4 heures de projection.

Il semble qu'aucune musique originale n'ait été écrite pour l'exploitation du film en 1922, contrairement aux films muets postérieurs de Fritz Lang comme Metropolis et Les Nibelungen, pour lesquels le cinéaste fit appel au compositeur Gottfried Huppertz, ou bien, si une telle musique a existé, qu'il n'en reste aucune trace aujourd'hui.

Affiche française (1922). Encart publicitaire
dans le quotidien Ouest-Éclair (1925).

Atlas Film

Erwin Leiser en 1964.
En 1964, la société de distribution allemande Atlas Film, qui a acquis les droits d'exploitation de tout un catalogue de films réalisés pendant l'entre-deux-guerres, finance la ressortie en salles de trois grands classiques du cinéma muet des années vingt : Le Cabinet du docteur Caligari (Das Cabinet des Dr. Caligari, 1920) de Robert Wiene, Le Docteur Mabuse de Fritz Lang (1922) et Le Dernier des hommes de Friedrich Wilhelm Murnau (Der letzte Mann, 1924).

C'est au réalisateur et producteur suisse Erwin Leiser (1923-1996) qu'est confiée la direction de cette réédition. Documentariste spécialisé dans l'utilisation d'images d'archives, Leiser a déjà signé deux films de montage consacrés au IIIe Reich, qui ont fait l'événement, Mein Kampf (1959) et Eichmann, l'homme du 3e Reich (Eichmann und das Dritte Reich, 1961), ainsi que Choisis la vie (Wähle das Leben, 1963) sur la menace atomique.

Pour la réédition du Docteur Mabuse, Erwin Leiser sollicite Fritz Lang. Le réalisateur ne semble pas croire que son film puisse présenter un intérêt pour les spectateurs de 1964. Ce n'est évidemment pas l'avis de Leiser, mais les deux hommes conviennent que pour rendre le film accessible à un public aussi large que possible, il est nécessaire de couper certaines séquences pour ramener chacun des deux volets à une durée plus proche des habitudes du temps. Lang lui ayant donné carte blanche, Leiser s'atèle donc à ce travail d'adaptation. Le montage est resserré (la durée du premier volet est réduite d'un quart), les intertitres sont entièrement refaits avec un lettrage moderne et le découpage en actes, courant à l'époque du muet, est supprimé. Un nouveau négatif est monté, prévu pour une projection à 24 images/secondes, avec l'ajout d'une bande sonore comportant une musique d'accompagnement enregistrée pour l'occasion. Pour assurer la diffusion du film à l'étranger, une version avec intertitres en anglais est également réalisée.

Ecran-titre de 1922. Ecran-titre de 1964.

Atlas Film fait dessiner de nouvelles affiches pour chacun des quatre films et produit trois courts-métrages destinés à servir de complément de programme, que réalise Erwin Leiser : Montage 1919, qui retrace l'année 1919 à partir d'images d'archives montés par Leiser et servant d'introduction au Cabinet du docteur Caligari, Montage 1924, sur le même principe et introduisant Le Dernier des hommes et Mabuse 64 – Interview mit Fritz Lang, un entretien filmé avec le réalisateur pour introduire Le Docteur Mabuse.

Fritz Lang en 1964.
Le Docteur Mabuse est distribué en Allemagne et dans d'autres pays du monde, dont la France, comme deux longs-métrages de durée standard, sous les titres Docteur Mabuse, le joueur (Dr. Mabuse, der Spieler, 1h42) et Docteur Mabuse, le démon du crime (Dr. Mabuse, Inferno des Verbrechens, 1h32). Les affiches vantent le film comme « le classique du thriller ».

Le choix de ne pas conserver les titres de 1922 s'explique vraisemblablement par leur ancrage dans une époque (« unser Zeit », « notre époque ») qui appartient désormais à un lointain passé. Dans un premier temps, Erwin Leiser envisage de conserver le titre général du diptyque (Dr Mabuse, der Spieler) et de moderniser le titre de chaque partie. Sans doute par souci de lisibilité, et parce que la sortie en salles d'un film en deux parties n'est plus dans l'air du temps, il finit par éliminer totalement l'idée d'un titre général et Dr Mabuse, der Spieler devient le titre du premier volet. Le second, présenté comme sa suite, devient Inferno des Verbrechens (traduit en France par « le démon du crime ».
Titre de 1922 Dr. Mabuse, der Spieler
en français : Le Docteur Mabuse
Der große Spieler - Ein Bild der Zeit Inferno, ein Spiel von Menschen unserer Zeit
1964, titre de travail Dr. Mabuse, der Spieler
I. Spieler aus Leidenschaft II. Inferno des Verbrechens
1964, titre définitif Dr. Mabuse, der Spieler
en français : Docteur Mabuse, le joueur
Inferno des Verbrechens
en français : Docteur Mabuse, le démon du crime

Un important matériel promotionnel est publié par Atlas Film, comme une série de photos montrant les différents visages de l'acteur Rudolf Klein-Rogge dans le rôle-titre, ainsi qu'un dossier complet consacré aux trois films (Caligari, Mabuse, Le Dernier des hommes) dans le numéro 38 de la revue Atlas Film-Heft, qui comporte des éclairages critiques sur les films et même un entretien avec Fritz Lang à propos de Mabuse.

   
Quelques visages de Mabuse (matériel promotionnel de 1964).

Konrad Elfers

Affiche de 1964.
A l'époque, les films muets que réédite Atlas Film sont systématiquement exploités avec de nouvelles partitions musicales, même quand il existe une musique originellement composée pour le film. Ainsi pour Le Cabinet du docteur Caligari et Le Dernier des hommes, la partition écrite par Giuseppe Becce (1877-1973) pour leur première exploitation est laissée de côté au profit d'une nouvelle musique commandée au compositeur Peter Schirmann (né en 1935). Par la suite, quand Atlas Film et Erwin Leiser prolongent ce cycle consacré aux années vingt en rééditant Nosferatu le vampire de Murnau (Nosferatu, eine Symphonie des Grauens, 1922) et Les Trois Lumières de Fritz Lang (Der müde Tod, 1921), c'est de nouveau à Peter Schirmann qu'est confiée la tâche de remettre en musique ces classiques des temps anciens.

Mais en 1964, les délais impartis ne permettent pas à un seul compositeur d'écrire la partition de quatre longs-métrages qui doivent sortir en salles au même moment (Le Cabinet du docteur Caligari, Le Dernier des hommes et les deux parties de Mabuse). En outre, Peter Schirmann, alors collaborateur privilégié d'Erwin Leiser, voit sa charge de travail encore allourdie par la commande, au même moment, d'une musique pour les courts-métrages Montage 1919 et Montage 1924.

C'est donc à Konrad Elfers (1919-1996) qu'est confiée la mise en musique des deux volets de Mabuse. Pianiste et compositeur, Konrad Elfers travaille depuis plusieurs années pour Atlas Film ; on lui doit déjà de nombreuses partitions écrites à posteriori pour le cinéma muet, en particulier toute une série de films de Buster Keaton réédités par Atlas dans les années soixante. (Son titre de gloire, auprès du grand public, sera toutefois sa musique composée pour les différentes adaptations, sur le petit et le grand écran, de Fifi Brindacier, d'après les livres d'Astrid Lindgren, notamment une chanson de générique traduite dans de nombreuses langues et dont le succès qui se prolonge jusqu'à nos jours.)

En 1965, Konrad Elfers a donné une nouvelle illustration musicale pour une autre œuvre majeure de Fritz Lang, Metropolis. D'après le Wikipedia allemand, il aurait également écrit une partition pour Les Nibelungen mais c'est une information que je n'ai pas pu recouper.

Mabuse sur l'écran démoniaque

Qu'a pensé Fritz Lang de cette version de son film, sinon de sa musique ? Il ne semble pas avoir laissé de témoignage direct sur le sujet. Mais sans doute a-t-il été reconnaissante à Leiser d'avoir redonné vie à son film, puisqu'il l'a autorisé, l'année suivante, à effectuer un travail similaire sur un autre film de sa période muette, Les Trois lumières, et qu'il lui a également accordé, en 1968, un entretien filmé de 45 min distribué sous le titre Zum Beispiel, Fritz Lang, qui suggère entre les deux hommes une relation de confiance.

Fritz Lang et Erwin Leiser au travail en 1964,
peut-être écoutant la musique de Konrad Elfers ou l'entretien Mabuse 64.

En France, à l'automne 1965, c'est en présence de Fritz Lang que s'ouvre le festival intitulé « l'Écran démoniaque », titre choisi en hommage au livre de Lotte Eisner consacré au cinéma allemand d'entre-deux-guerres. Au programme de ce cycle exceptionnel alimenté par le catalogue Atlas Film, Docteur Mabuse, le joueur et Docteur Mabuse, le démon du crime côtoient Le Cabinet du docteur Caligari et Le Dernier des hommes, mais aussi Nosferatu le vampire, Les Trois lumières et Metropolis.

Pendant plus d'un quart de siècle, le Mabuse muet sera uniquement visible dans la version d'Erwin Leiser et l'on peut dire sans exagérer que c'est à elle que le film doit d'avoir fasciné deux générations de cinéphiles. En France, elle est diffusée à la télévision à deux reprises sur la chaîne FR3, dans l'émission de Patrick Brion « le Cinéma de Minuit » :
— dimanches 20 & 27 janvier 1980,
— dimanches 17 & 24 février 1991.

Dans plusieurs pays, cette version est commercialisée en cassette VHS au tournant des années quatre-vingt dix, notamment en Allemagne et en Italie.

Mabuse restauré

En 1996, Atlas Film cède les droits d'exploitation du Docteur Mabuse à la Fondation Murnau (Friedrich-Wilhelm-Murnau-Stiftung). La fondation entreprend une restauration complète du film, dans le but de lui rendre sa durée et son aspect d'origine. Ce travail connaîtra plusieurs étapes et aboutit, en 2001, à la projection du film au festival de Berlin dans sa version intégrale, pas vue depuis trois quarts de siècle. Visuellement, le résultat est spectaculaire. Mais se pose à nouveau la question de la musique : puisqu'il n'existe pas de partition originelle, des compositeurs contemporains sont invités à donner leur version. C'est notamment le cas de Robert Israel (né en 1963) d'une part et d'Aljoscha Zimmermann (1944-2009) d'autres part, dont on trouve l'une ou l'autre musique sur la plupart des éditions DVD de Mabuse. (Que valent ces nouvelles lectures sonores du film ? Je vous propose d'y revenir dans un prochain article.)

Et la musique de Konrad Elfers ? Oubliée ? Pas tout à fait : en 1982, le pianiste de jazz américain Ran Blake (né en 1935) a consacré un album en hommage à cette partition, Portfolio of Doktor Mabuse, qui souligne combien elle a pu marquer l'oreille de ceux qui l'ont entendue. Ce disque, même s'il est introuvable aujourd'hui, constitue un jalon entre l'année 1964 et le présent. Et si l'on écume les forums de cinéphiles du monde entier, à force de patience, on finit par trouver le témoignage ému de spectateurs qui ont découvert Le Docteur Mabuse avec la musique de Konrad Elfers (même si dans la plupart des cas, son nom n'est pas connu des cinéphiles en question) et ont été surpris, souvent déçus, de redécouvrir plus récemment le film avec d'autres couleurs sonores.

— My problem with the Image Entertainment DVD is this: the version I saw in film school had a much different and more cohesive score by Konrad Elfers that features one of the most haunting, yet uplifting themes in all silent film music history. Why this score was not used by Image baffles the mind. The new score, while in surround sound, does nothng to highlight the jazz age in the Weimar Republic as does Elfer's magnificent composition.
Commentaire d'internaute sur Amazon.com, janvier 2005.
— There was a shorter version years ago which aired on PBS that had a 1920's German-Cabaret style musical score that still pops into my head from time to time. I wish I knew who composed it and that one of these DVDs used that music. Anyone else remember that early video version?
Tiré d'un forum américain aujourd'hui disparu, date inconnue, copie juin 2011.
— I make no claims for Konrad Elfers' score other than at the time it was the best new score I had encountered on a 'restored' silent film. I have not heard the score for 30 plus years. Perhaps it is cheap music but like MatthyewW it still pops into my head. I take some comfort that MattyewW lists his/her occupation as musician.
Ibid.

Car Konrad Elfers a offert aux deux volets du premier Mabuse l'une des partitions les plus réussies qu'ait jamais suscitées le cinéma muet. Le thème principal, étonnant de légèreté pour une œuvre d'une telle noirceur, est emblématique des choix qu'a opérés le compositeur. Ce qui frappe, à la vision du film, c'est l'importance et la variété des lieux que fréquentent ou hantent, le plus souvent de nuit, les personnages principaux. Elfers s'attache donc à restituer l'atmosphère nocturne des cabarets, restaurants et autres cercles de jeux clandestins dans lesquels se succèdent les grandes séquences du film, en leur donnant à chacun une identité sonore spécifique (« Folies Bergères », « La rôtisserie Schramm », « Palais Andalusia ») — quitte à traîner un peu, quand la séquence est longue, parce qu'en un lieu où l'on joue de la musique, la musique n'a pas de raison de changer s'il n'y a pas de changement de lieu. Tandis que vents et cuivres magnifient les belles trouvailles mélodiques d'Elfers en d'entêtants solos, piano et percussions orchestrent le chaos des moments où Mabuse mène le jeu, comme dans la séquence de la panique boursière (« Édition spéciale »). Pour les scènes d'hypnose, Elfers ose un jeu de superposition entre la musique du lieu, qui passe au second plan sonore, et une nappe de cordes dans les graves qui prend le dessus — le compositeur se fait alors ingénieur du son et n'hésite pas à sortir sa musique des sentiers qu'il avait balisés pour elle au début du film. À ce titre, le quasi-silence sur lequel s'achève « Édition spéciale », porté par une nappe de contrebasses, ainsi que son enchaînement avec la reprise du thème principal en introduction à « Folies Bergères », reste cinquante ans après l'écriture et l'enregistrement de cette partition un moment tout à fait saisissant.

Rendre justice à cette partition, aujourd'hui, ce serait d'abord et avant tout lui redonner vie à l'écran ; mais elle a été composée pour une version condensée et légèrement accélérée du film, elle ne fonctionne donc pas avec l'œuvre dans son montage et sa vitesse de projection d'origine. On trouve actuellement, sur Internet, la première partie du film (Docteur Mabuse, le joueur) dans sa version de 1964 avec intertitres anglais — dans une copie affreuse, à l'image très détériorée et au son guère meilleur. La seconde partie, pour le moment, semble introuvable. Sans doute n'est-elle pas irrémédiablement perdue, puisqu'elle existe dans certaines cinémathèques, mais elle n'est pas accessible au grand public. Cela viendra.

Je vous propose donc aujourd'hui, non pas de revoir le Mabuse de Fritz Lang et Erwin Leiser, mais d'entendre, pour la première fois, non assujettie à l'image, la musique de Konrad Elfers (du moins, le premier volet du diptyque, mon unique source étant la mauvaise copie mentionnée ci-dessus).

La bande originale

La partition couvre la totalité des 102 minutes du premier film, et se présente comme une suite de pièces indépendantes qui se superposent au découpage narratif (changement de lieu, entrée ou sortie d'un personnage). Le montage alterné, si cher à Fritz Lang mais toujours utilisé avec parcimonie, est parfois souligné par l'alternance d'éléments musicaux indépendants. Après étude du découpage, j'ai mis en évidence 40 séquences musicales sur l'ensemble du film, que j'ai nommées et parmi lesquelles j'en ai choisi 30, pour une durée de 76 minutes. Les pièces non retenues sont principalement des doublons ou des variations très proches des pièces retenues, ainsi que certains passages très abîmés.

Ces 30 plages constituent le contenu d'un CD qui n'existe pas et que l'on peut rêver, ou mieux, facilement bricoler — ce que j'ai fait. Je vous en souhaite bonne écoute.

© Hervé Lesage de La Haye, mars/avril 2014.


 
P.-S.: Je consacrerai un prochain article aux musiques composées par Peter Schirmann pour les films muets réédités par Atlas Film et les courts-métrages d'Erwin Leiser.

Sources :
Ouest-Éclair, édition du Maine-et-Loire, 23 janvier 1925.
— “Der Deutscher Film I, die zwanziger Jahre”, in Atlas Film-Heft n° 38, Duisburg, 1964.
— Uwe Nettelbeck, “Mabuse, Caligari und der letzte Mann”, in Die Zeit, 13 novembre 1964.
— « Le château de la peur : Claude Makovski et l'écran démoniaque », in Le Journal de Genève, 23 juin 1965.
— Nicole Zand, « Un festival de l'écran démoniaque », in Le Monde, 4 octobre 1965.
— Jean-Paul Goergen, “Gute Kopien, Restaurierungen und Editionen (8)”, in Filmblatt, 9. Jg., n° 26, hiver 2004.
Catalogue du Deutsches Filminstitut.
— Bernard Eisenschitz, Fritz Lang au travail, Cahiers du cinéma, 2011.
Dictionnaire du cinéma, Larousse, 1995.
https://archive.org/details/Dr.MabuseTheGamblerdr.MabuseDerSpieler1922Part1

Merci à Bernard Eisenschitz pour avoir si chaleureusement accueilli mes questions et pour l'éclairage qu'il a pu m'apporter.