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vendredi 3 mai 2024

William Sheller, de son vivant

Manuscrit du Concerto pour trompette de W. Sheller (1992)
 
Venu à la musique par vocation, William Sheller a d'abord suivi un parcours ancienne manière, pris sous son aile par un professeur particulier comme aurait pu l'être, au XVIIIe siècle, un enfant de la classe aisée. Son maître, le compositeur et pédagogue Yves Margat, avait lui-même reçu son art des mains de Gabriel Fauré. Après plusieurs années d'apprentissage, promis à une carrière de compositeur de musique savante, le jeune homme s'y soustrait soudain pour devenir « saltimbanque » : dès lors, il travaille comme orchestrateur dans le domaine de la variété, compose des musiques de films et de spots publicitaires, puis fait une longue et belle carrière de chanteur.

Pendant un demi-siècle, souvent à l'insu du public qui a fait son succès, il écrit également, avec constance autant qu'avec style, de la musique instrumentale, qui connaît une diffusion moindre que les tubes « Le carnet à spirales » ou « Un homme heureux » : une messe, trois concertos, quatre symphonies, trois recueils de quatuors à cordes, et de nombreuses autres pièces. La plupart sont jouées en salle mais toutes ne connaissent pas les honneurs du disque.

Lorsque la postérité s'occupera de son cas, que retiendra-t-elle ? Il serait regrettable qu'il doive payer son double péché symbolique : son absence de parcours académique et son succès comme chanteur.

Les médias, qui ne sont jamais aussi peu efficaces que lorsqu'il s'agit de décrire des parcours multiples et les créateurs à plusieurs visages, ont régulièrement été pris de court par l'homme Sheller ou par sa musique : c'est tellement mieux quand tout est simple. Ainsi, lorsqu'au printemps 2021 l'artiste annonce qu'il se retire de la scène pour consacrer la fin de sa vie à la transmission et à la composition, les médias titrent parfois « William Sheller arrête la musique ». Une fake news parmi d'autres sans doute plus graves. On peut comprendre.

Ce qu'on comprend beaucoup moins, c'est le silence médiatique quasi complet qui semble désormais accompagner son actualité de compositeur. Le 30 mars dernier est créé à Tournai son concerto pour saxophone et orchestre, composé l'année précédente : pas un mot dans la presse française. Est-il possible que l'artiste, tant célébré à l'époque de Sheller en solitaire, soit devenu à ce point inintéressant ?

Il faut oser écrire les choses comme elles sont : William Sheller, dont on a pu s'accorder à dire, à l'époque de ses disques de chansons, qu'il était un compositeur de grand talent, est l'un de nos meilleurs compositeurs vivants, et il n'est pas trop tard pour célébrer de son vivant le créateur (même s'il s'en fout royalement, je pense) et surtout, sa musique.


Qu'il soit permis de regretter la frilosité ridicule des salles de concerts devant son œuvre. En 2023, lorsque la Philharmonie de Paris se décide à lui rendre un hommage, est-ce pour offrir au public une occasion (rare) d'entendre ses pièces symphoniques, son concerto pour violoncelle, sa messe psychédélique ? Non : c'est au travers d'un concert où de jeunes voix de la chanson française sont invitées à interpréter ses chansons à succès, accompagnées d'un piano. Si je cédais à la tentation de la mauvaise foi et de la méchanceté gratuite, je demanderais s'il était nécessaire de bâtir une salle à 386 millions d'euros pour y faire ce que la télévision et Youtube savent au moins aussi bien faire.

Notre pays ne manque pas d'orchestres ni de musiciens. En revanche, les compositeurs contemporains dont le nom est à ce point connu du grand public ne sont pas si nombreux.

L'accès aux partitions, parfois extrêmement ardu, explique en partie cette situation. Il aura fallu l'abnégation d'un professeur de conservatoire, Luc Rosier, pour que la partition de The Mass (enregistrée sous le titre Lux Æterna en 1972) soit reconstituée puis mise au net avec l'aide du compositeur, et que l'œuvre soit enfin jouée en public le 30 mai 2023, pour la première fois depuis 1969. The Mass, « messe » hybride qui mêle musique sacrée et psychédélisme, écriture classique et harmonie du XXe siècle, est une œuvre majeure qui mérite amplement sa redécouverte.


Depuis, un universitaire, Philippe Gonin, s'en est emparé à son tour, et l'a fait jouer à Dijon le 11 avril 2024, précédée d'une sélection de musique de chambre du même William Sheller. Ce concert d'étudiants, dans une petite salle, fut peu médiatisé. Il n'avait cependant rien d'anecdotique : outre une mémorable exécution de The Mass par 125 musiciens et choristes sous la direction de l'excellent Théotime Dijoux, on a pu y savourer le Livre II des quatuors qui date de 1984 et que Sheller lui-même n'avait encore jamais entendu en concert.

C'est dire si ce concert était l'occasion de se réjouir. C'est dire, aussi, s'il reste du chemin.


Fort heureusement, comme en témoigne la parution récente d'un petit livre (William Sheller, Portraits de l'artiste en Symphoman, aux Éditions universitaires de Dijon), la critique musicologique commence à se pencher sur cette œuvre, à en souligner les points saillants. Si Sheller nourrit son inspiration de la musique française des XVIIe et XVIIIe siècles d'une part, et des compositeurs du début du XXe siècle (Ravel, Stravinski) d'autre part, son attachement à la mélodie et à l'harmonie tonale ne doivent pas le réduire au rang d'un néoclassique appliqué.

L'humour dont il sait faire preuve jusque dans le choix de certains titres (La Toccatarte, Le petit Schubert est malade), qui le rapproche de Satie, est l'un de ses traits les plus originaux. Surtout, sa manière toute personnelle de s'inspirer de la chanson et de la pop dans son écriture (ses quatuors ? des « chansons pour cordes », selon ses propres termes) le propulse dans un postmodernisme où il fait figure d'un créateur de formes.

Aujourd'hui, il est urgent d'établir un catalogue complet des œuvres du compositeur et de travailler, avec son indispensable concours, à une Gesamtausgabe à l'allemande, édition qui rassemblerait l'intégralité de ses partitions classées par genre (symphonies, concertos, quatuors, piano seul…). Les chansons doivent faire l'objet d'une attention particulière : comme l'a souligné Philippe Gonin en étudiant le seul cas du « Carnet à spirales », Sheller a, tout au long de sa carrière, écrit plusieurs orchestrations successives des mêmes titres, parfois dans des tonalités différentes, parfois insérant ou réécrivant des sections entières, faisant de chacune de ces relectures une œuvre autonome. Le chantier est donc considérable.

Entre temps, il est urgent de jouer et rejouer sa musique.

© Hervé Lesage de La Haye, avril 2024.

 
À lire :
William Sheller, Portraits de l'artiste en Symphoman, ouvrage dirigé par Philippe Gonin, Éditions universitaires de Dijon, 2024.



Annexe
Principales œuvres instrumentales de William Sheller

Sont absentes de cette liste les musiques de film, de spots publicitaires… et toutes sortes d'autres choses.

Messe
The Mass, messe pour groupe de rock, chœur et orchestre
Composition : 1969. Recréation : Saint-Omer, 30 mai 2023. Dir. Luc Rosier.

Œuvres symphoniques
Suite française - 4 mouvements (33 min)
Création : Montpellier, 4 août 1985. Orchestre Symphonique du Languedoc-Roussillon, dir. Cyril Diederich.

Symphonie pour un jeune orchestre
Création : Bourgoin-Jallieu, 27 juin 1992. Élèves du conservatoire de Bourgoin-Jallieu

Symphonie « l'alternative » [version révisée de la précédente] - 3 mouvements (18 min)
Création : Paris, salle Pleyel, 24 mars 1994. Orchestre des Concerts Lamoureux, dir. Yutaka Sado.

Symphonie de poche - 3 mouvements (9 min)
Création : Amiens, Maison de la Culture, 16 juin 1995. Orchestre de Picardie, dir Louis Langrée.

Symphonie « Sully » - 3 mouvements (18 min)
Sully-sur-Loire, 5 juin 2004. Orchestre Ostinato, dir. Jean-Luc Tingaud.

Œuvres concertantes
Le violonaire français
Dédicataire : Catherine Lara
Composition : 1978. [Jamais joué ?]

Concerto pour violoncelle et orchestre
Dédicataire : Jean-Philippe Audin
Création : Paris, palais des congrès, 2 mai 1990. Dir. Louis Langrée

Concerto pour trompette et orchestre - 3 mouvements (17 min)
Dédicataire : Thierry Caens
Création : Paris, salle Pleyel, 24 janvier 1993. Orchestre des Concerts Lamoureux,dir. Yutaka Sado.

Deux élégies pour violoncelle et orchestre - (11 min)
Dédicataire : Henri Demarquette
Création : Paris, salle Pleyel, 4 octobre 1998. Orchestre des Concerts Lamoureux, dir. Pascal Verrot.

Concerto pour saxophone et orchestre
Dédicataire : Simon Diricq
Création : Tournai, conservatoire, 30 mars 2024. Orchestre de la Chapelle Musicale de Tournai, dir. Philippe Gérard.

Quatuors à cordes
Livre I - 4 pièces
Baba-Yaga. Luna. Obsession-Jardin. Hawaï-Fifties

Livre II - 4 pièces
Pepperland. Aria-Klein. Ambre Ballade. Neo Nocturne

Livre II [révision] - 5 pièces
[Ajout :] Hungaria. Le petit Schubert est malade
[Suppression de Ambre Ballade.]

Les Viennois - 3 pièces
Script. Ondis. Foehn

Pièces pour piano
Prélude à l'ampoule
Sonatine
Chamber music
La simple histoire
La bavaroise
Pour la main gauche
Aidan Song
Cantilène
Intermezzo
Sweet piece
Aria

Diverses pièces instrumentales
Quintettes avec piano :
- La Bavaroise [voir aussi piano solo]
- Nage libre
- Ouverture
La Toccatarte, pour piano et violon
Chamber music [voir aussi piano solo]
Octuor
Partita pour violoncelle seul
Aria Dax

Sources :
http://www.shellerophile.net/html/instrumentaux01.html
Patrice Culpin, William Sheller : l'univers du symphoman, Christian Pirot, 2006.

jeudi 8 novembre 2018

Les cinquante ans de 2001, ou Retour des Utopiales

2001 : l'odyssée de l'espace, sorti aux États-Unis en avril 1968 (le 27 septembre 1968 en France) a cinquante ans. Un demi-siècle, pour un film sur le futur, c'est beaucoup. Pourtant, le légendaire bon film de science-fiction imaginé par Stanley Kubrick et Arthur C. Clarke tient le choc du temps qui passe, et il suffit de le revoir pour s'en convaincre. Il reste, également, absolument fidèle à ce qu'en disait le critique Michel Ciment : un film qui « exige et défie en même temps l'analyse ».

Je rentre tout juste du festival des Utopiales, à Nantes, où j'ai eu la chance d'être convié pour contribuer à célébrer cet anniversaire. Ce fut d'abord, vendredi 2 novembre au matin, une table ronde en compagnie de Marc Caro et d'Olivier Cotte, sous le feu des questions de Philippe Guedj. On en trouve un extrait conséquent sur Youtube, avec ce moment assez fantastique où Olivier Cotte explique, ce qui est vrai, que son chien adore 2001 (et pourquoi). Mes deux comparses ont assez magnifiquement su mêler la légèreté du ton et la pertinence du propos, moi un peu moins (si seulement j'avais su que les calembours étaient autorisés…! ceux qui me connaissent comprennent très bien ce à quoi les Utopiales ont échappé). Cette table ronde est également évoquée sur le blog En attendant Nadeau.


Puis, le soir du même jour, j'ai eu le plaisir et l'honneur de présenter, seul, dans le cadre de l'université éphémère des Utopiales, une conférence d'une heure et demie qui s'intitulait « Le corps secret et musical de 2001 » et dont l'argument était le suivant :
2001 a marqué les esprits par son utilisation singulière de la musique, mélange de pièces classiques et contemporaines. Pourtant, une partition originale avait été commandée au compositeur Alex North. À quoi le film aurait-il ressemblé si Kubrick avait emprunté cette voie ? Quels autres choix a-t-il envisagés ? Hervé de La Haye vous invite à imaginer, à entendre et à entrevoir ces mille autres 2001.
Cela s'est fort bien passé et je remercie, chaleureusement, celles et ceux qui se sont déplacés pour cette longue immersion dans les différentes partitions musicales de 2001. Seul bémol (en musique, il en faut) : entre 14 pages de notes, de nombreux extraits audio et plus de 50 minutes d'extraits vidéo, je n'ai évidemment pas pu aller au bout de mon exposé (c'était prévu ainsi, cela n'est pas grave, j'ai privilégié une forme plus vivante qu'un « cours » un peu professoral qui m'aurait permis de tout dire mais sans doute aussi d'endormir l'auditoire).

Toujours est-il que je m'interroge à présent sur ce que je peux faire de ce travail. Outre la préparation proprement dite, qui m'a mobilisé pendant des semaines, il s'agit de l'aboutissement de dix ou douze années de recherches ; et il y a quelques documents rarissimes que j'aimerais montrer.

Mais je ne sais pas encore sous quelle forme je peux diffuser tout cela : entre faire deux heures de vidéo sur Youtube ou bien publier ici un article interminable, je me demande ce qui serait le pire. L'une des difficultés, ce sera de montrer (puis-je le faire ?) les passages du film que j'ai remontés avec d'autres musiques. Je doute fort que Warner et les ayant-droit de Kubrick (pour des raisons que je conçois) m'autorisent à mettre en ligne d'énormes morceaux du film sous une forme modifiée. Il faut que je réfléchisse encore un peu à la meilleure manière de procéder. (Il y a toujours la solution qui constiste, pour ne pas essuyer un refus, à ne surtout pas demander ; mais Christiane Kubrick, Katharina Kubrick-Hobbs ou Jan Harlan ne sont pas des gens que j'ai envie de traiter par le mépris.)


Je veux profiter de ce billet pour dire le bonheur assez rare qu'a constitué pour moi cette édition 2018 des Utopiales. Les conférences, tables rondes, expositions dont j'ai été public m'ont constamment intéressé, stimulé, ému. Plus encore, les rencontres en cascade qui ont donné toute leur saveur à ces trois journées nantaises font les meilleurs souvenirs et, dans un exercice probablement narcissique mais absolument sincère, je veux citer les plus belles, les plus sympathiques, les plus enrichissantes.

Il y a eu, d'abord, les multiples conversations, parfois brèves, parfois développées, qui se sont nouées comme de jolis impromptus autour d'un café, à tous moments de la journée, petit déjeuner compris ; je pense en particuliers aux moments de calme avant la fièvre des conférences que j'ai partagés avec le talentueux Lloyd Chéry, mais également avec Laurent Genefort, qui a évoqué avec passion et clarté ses travaux en cours, avec Jean-Daniel Brèque qui m'a donné, quelques heures avant d'entrer en scène pour célébrer Theodore Sturgeon, quelques indications précieuses, avec Élodie Serrano qui m'a fait l'honneur de m'accueillir sur un coin de table, un vendredi matin où les places étaient chères, mais aussi à Anouk Arnal et Éric Picholle qui m'ont tenu compagnie dans les brumes mentales d'un petit matin, sans oublier Lloyd Chéry (de nouveau) et Laurent Whale dans les brumes mentales du matin suivant.

Je veux saluer aussi les compagnons des déjeuners et dîners à la cantine du festival, occasion de se détendre entre deux conférences, de faire parfois le debrief des conférences passées ou de passer en revue celles qui arrivent, de lancer de nouveaux sujets de réflexion, et (éventuellement) de ne parler de rien, ce qui est un luxe exceptionnel ; salut, donc, à Mathias Echenay, Philippe Curval, Gérard Klein, Sylvie Lainé, ainsi qu'aux indispensables Simon Bréan et Matthieu Walraet, présents comme en écho à nos déjeuners du lundi un peu loin dans l'espace et le temps ; et merci au toujours surprenant Xavier Mauméjean pour m'avoir fort à propos signalé un film dont j'ignorais tout (L'Opération diabolique, de John Frankenheimer).

Ma gratitude va à Olivier Cotte pour son soutien technique tout autant qu'amical, à Antoine Mottier pour la même raison, ainsi qu'à Jeanne-A Debats sans qui nous ne serions pas tous à Nantes et moi, en tout cas, certainement pas.


Il eût fallu que je cite ensuite des personnes dont j'ignore le nom. Celles de l'accueil, d'abord, qui ont toujours résolu tous les problèmes même les plus graves (besoin urgent d'un bic et d'un stabilo pour finir de préparer un texte, besoin d'un ticket repas). Et les personnes anonymes qui m'ont fait le cadeau de venir discuter de 2001 le jeudi soir et le vendredi, parfois au hasard de nos déplacements dans la Cité des congrès ; celles et ceux à qui j'ai promis de communiquer des éléments (informations, vidéos, partitions…), j'attends votre email.

Enfin et surtout, peut-être, je veux remercier l'incroyable Ange (c'est son nom) qui m'a littéralement kidnappé au détour d'un couloir du pôle ludique, au prétexte suivant : « Tu veux venir faire le loup-garou ? On n'est que quatre… » Pris de cours, j'ai répondu positivement et une seconde plus tard, sous l'œil amusé de sa sœur, elle abordait un autre passant : « Tu veux jouer au loup-garou ? On n'est que cinq… » et je me disais que je m'étais peut-être fait avoir. Et je me suis retrouvé autour d'une table, pendant une heure, à jouer aux Loups-Garous de Thiercelieux en compagnie d'enfants, de jeunes et d'adultes d'âges divers, peut-être le moment le plus amusant et le plus inattendu de ces trois journées ; merci à Ange, Louise, Emma, Solenn pour m'avoir accueilli puis tué un nombre incroyable de fois (ne jouez jamais à ce jeu avec des enfants : ils commencent toujours par tuer tous les adultes, c'est tellement plus amusant), et un salut spécial à Lucie-Lou avec qui la discussion s'est interrompue un peu vite et à qui je voulais simplement dire ceci : Tu veux devenir écrivain, devenir cinéaste ? Prend du papier et un stylo, écris une histoire de deux pages avec un début et une fin, puis une deuxième, une troisième un peu plus longue, et ne t'arrête plus. Et prends un appareil photo ou un téléphone, un ordinateur, filme, fais ton montage, projette le résultat, archive-le, puis fais un second film, et ne t'arrête plus.

Celles et ceux qui feront les prochains 2001 étaient autour de cette table, en ce jour de novembre, j'en suis certain. Comme je suis d'un naturel patient, j'attends.

© Hervé Lesage de La Haye, novembre 2018.

vendredi 30 mars 2018

Hommage à Patrick Dusoulier

Patrick Dusoulier était traducteur. Depuis juillet 2007 jusqu'à ces derniers mois, j'ai eu le bonheur de le côtoyer, lors des "déjeuners du lundi" qui réunissent, puis plus d'un demi-siècle, auteurs et amateurs de science-fiction. Il est mort il y a quelques jours, brutalement, des suites d'un cancer.

Patrick, après avoir fait carrière dans un grand groupe pétrolier, était venu à la traduction littéraire tardivement, à l'âge de la retraite. Gérard Klein, créateur et directeur de la collection "Ailleurs & demain", chez Robert Laffont, a décelé son potentiel et lui a mis le pied à l'étrier. En quelques années, il est devenu une figure incontournable de la traduction dans le domaine de la science-fiction, offrant aux lecteurs français les romans récents de Margaret Atwood, Usula Le Guin, Charles Stross, Dan Simmons et Ian M. Banks. Il a, également et surtout, activement contribué à promouvoir l'oeuvre de Jack Vance, son auteur favori, s'employant à faire traduire et faire paraître ses inédits.

Pendant toutes ces années, il a également traduit, avec constance et conscience, les suites de Dune commises par Kevin J. Anderson. A chaque fois qu'un nouveau volume paraissait, il essuyait quelques sarcasmes, et tentait parfois de nous convaincre que ces livres n'étaient pas inintéressants. Je n'en ai jamais ouvert un seul, mais chacune de ces parutions est un excellent souvenir, et il y eu eut beaucoup.

En 2012, sa traduction du livre de Iain M. Banks Les Enfers virtuels fut couronnée par le prix Jacques Chambon de la traduction.


Lors de nos déjeuners, Patrick se distinguait par une voix sonore, souvent outrancièrement sonore, par une susceptibilité d'un niveau presque aussi élevé, et une grande constance dans le calembour de tradition almanach Vermot. Ces qualités contribuaient évidemment à faire de lui un convive dont l'absence ne pourra que se faire cruellement sentir.

Il était aussi d'une générosité toujours surprenante, offrant une bonne bouteille ou une tournée de grappa pour célébrer toute occasion qui lui semblait importante, ou simplement parce qu'il en avait envie. Je le soupçonne d'ailleurs fortement d'avoir, parfois, inventé des prétextes pour offrir sa tournée. Car lorsque je l'ai rencontré pour la première fois, en juillet 2007, il offrait justement un verre à toute la tablée pour fêter ses trois ans au "déjeuner du lundi", je m'en souviens comme si c'était hier. Et puis, quelques années plus tard, il payait également sa bouteille pour célébrer (je ne sais plus exactement) cinq ans ou peut-être huit ans de présence, sauf que ce jour-là (je ne pouvais me tromper, me rappelant, moi, avec précision l'anniversaire de l'été 2007) ne coïncidait ni en mois ni en année avec l'anniversaire précédent. Je n'ai jamais su s'il le faisait en toute conscience ou si son cerveau, qui jugeait que fêter quelque chose était sans doute plus important que la chose fêtée, fabriquait et lui envoyait dans ce but des informations fausses. Je me suis bien gardé de le dénoncer, en tout cas.

Quand il faisait des présentations à un nouvel arrivant, il me désignait toujours comme "grand spécialiste du cinéma" et je suis heureux que dans la plupart des cas, cette réputation qui eût été usurpée ne se soit pas installée. A l'origine de cette haute opinion qu'il avait de moi, il y avait un débat, toujours lors de ce déjeuner de juillet 2007, au cours duquel les personnes présentes cherchaient le nom du cinéaste ayant mis en scène le film 1984. Les noms qui surgissaient, je le savais, étaient tous faux, mais je trépignais car je ne parvenais pas à trouver moi non plus la réponse à cette question. Soucieux de faire bonne impression, j'ai alors "fait appel à un ami" et envoyé un texto discret, qui m'a permis de murmurer, quelques minutes plus tard, "Michael Radford". Patrick en fut tellement impressionné que j'ai rapidement révélé que l'information m'avait été transmise "de l'extérieur". Mais cette première impression lui est restée.

Patrick Dusoulier était un cinéphile averti, d'une culture ample. Et comme beaucoup de cinéphiles, il était totalement opposé à l'idée même de doublage, considérant que changer la voix d'un acteur était une entorse insupportable à l'oeuvre cinématographique. Ce point de vue m'a toujours semblé, de la part d'un traducteur littéraire, paradoxal ; mais jamais je n'ai réussi à le convaincre qu'un roman traduit, dont il reste 0% du matériau originel, est une violence beaucoup plus grande faite à l'oeuvre qu'un film doublé, dont la bande sonore est, il est vrai, transformée (et pas totalement : musique et bruitages sont inchangés) mais dont dimension visuelle, elle, n'est aucunement modifiée. La dernière fois que j'ai tenté de soutenir ce point de vue, c'était en 2017, j'ai rapidement fait machine arrière car j'ai vu, effaré, que mon interlocuteur commençait à me soupçonner de dénigrer son métier ou, pire encore, de le comparer à cette abomination qu'on appelle le doublage des films. Et qui n'a jamais vu Patrick Dusoulier contrarié ne peut imaginer la frayeur qui m'envahit ce jour-là.

Patrick Dusoulier avait, aussi, un goût prononcé pour les films intensément macabres comme Saw et ses suites, qu'il ne cessait de me recommander en m'assurant "je pense que ça te plaira beaucoup", et je me demande encore ce qui pouvait lui faire croire une chose pareille (je n'ai jamais suivi ses conseils dans ce domaine, je l'avoue). Mais surtout, dès 2007 et la sortie française de Saw IV, nous nous amusions déjà de la possible sortie, un jour, d'un Saw VI puis d'un Saw VII dont les titres nous faisaient hurler de rire.

Il faudrait que je parle de son métier de traducteur. De son amour de la langue. Du grand bêtisier de la traduction, qu'il alimentait à chaque fois qu'il travaillait à la révision d'une traduction ancienne. Je ne le ferai pas. Il faut lire les livres qu'il a traduits ou retraduits. Ces dernières années, sa traduction nouvelle de Limbo est peut-être le travail qui lui a donné le plus de fil à retordre et dont il était légitimement fier.


Depuis trois ans, ma présence aux déjeuners s'est espacée, mais Patrick était toujours là, inamovible, et m'impressionnait par la sincérité vraisemblable avec laquelle il prenait de mes nouvelles et des nouvelles de mes enfants, dont il avait en tête prénom et date de naissance.

La dernière fois que je l'ai vu, c'était en novembre. Il venait de faire paraître l'ultime roman inédit de Jack Vance, un polar de jeunesse, L'Île aux oiseaux. Il en était très heureux, je crois.


Je vais relire son Terremer, je crois. Dont on me dit qu'une auteur américaine l'a écrit en anglais. En français, toutefois, le texte définitif porte la marque de Patrick Dusoulier.

© Hervé Lesage de La Haye, 30 mars 2018.

 

jeudi 29 juin 2017

Je hais les journalistes

 
Pour JB.



Je hais les journalistes. D'ailleurs, mon plus vieil ami, mon meilleur ami, est journaliste. Je ne manque jamais de lui signaler quand un de ses confrères a écrit une bêtise ou fait la preuve indirecte de son ignorance. Vous écrivez vite, vous publiez vite, vous ne vérifiez rien, en particulier dans le domaine culturel (pour le judiciaire, c'est souvent plus rigoureux mais pour le culturel… j'aime le cinéma ergo je connais mon sujet ergo je ne vais quand même pas sortir un dictionnaire du cinéma ? donc je ne vérifie rien, cqfd).

Conséquence : si moi, lecteur, je lis un papier consacré à un sujet auquel je m'intéresse de près, donc dans lequel j'ai une culture solide, les erreurs tombent au cours de la lecture, comme des fruits mûrs. Je me rappelle la mort de Kubrick, en mars 1999 : pétri de tristesse et fétichiste, j'achète toute la presse que je peux trouver (quotidiens nationaux, régionaux, étrangers, hebdomadaires, revues de cinéma, j'en ai deux cartons) et ça ne loupe pas : dans 50 % des papiers, les mecs ne savent pas combien mettre de Y à Barry Lyndon. En mon for intérieur, j'éructe.

Tiens, cette semaine Télérama célèbre les cent ans de l'animation japonaise. Goldorak en couverture ! Incroyable. (On parle du supplément « Sortir », hein, faut pas déconner non plus). L'image choisie est un jpeg ignoble car beaucoup trop agrandi où les couleurs baveuses sont attaquées par des pixels aux contours bien visibles, dans un ensemble qui pourrait être la métaphore graphique de la dualité onde-particule. Cela serait-il passé si la couv était un Picasso ? (Au fond, j'espère que non.)

L'article, de deux pages, se tient. Amusant de voir que pour illustrer un siècle de création, les trois productions choisies tiennent dans un mouchoir de poche chronologique (1975 pour Goldorak, 1978 pour Albator le corsaire de l'espace, 1983 pour Signé Cat's Eyes) et qui sont toutes arrivées en France sensiblement au même moment et par le même canal — il ne manque qu'une statue à l'effigie de feu Bruno-René Huchez, mais pourquoi pas ?

On rappelle avec une pudeur de gazelle les polémiques qui ont accompagné l'arrivée de beaucoup de séries japonaises en France (pas toutes ! et il serait intéressant de se pencher sur ce sujet), et de fait ç'avait commencé fort, avec le fulguropoing Godwin « Goldorak est-il nazi ? »

En son temps, Télérama n'avait pas été le dernier à tirer à vue sur l'ambulance des « japoniaiseries » (néologisme qui avait beaucoup amusé mon père) crucifiées notamment (… je parle de mémoire, faudrait vérifier !) par l'excellent Bernard Génin et se laissant aveugler par quelques conventions bien visibles mais peu signifiantes (la qualité de Candy était-elle nécessairement inversement proportionnelle à la taille des yeux de l'héroïne ?). Je ne vais pas, trente ou trente-cinq ans plus tard, crucifier Télérama, que je n'ai jamais cessé de lire depuis que je sais lire, mais c'est intéressant de voir que la presse rate généralement les occasions de faire un brin d'autocritique, même les plus belles.
Deux pages qui ne mangent pas de pain, donc, et pour finir le fruit tombe, superbe : Stéphane Jarno ne sait pas écrire le nom d'Émile Cohl. Bon ben voilà. Ite missa est.


© Hervé Lesage de La Haye, juin 2017.

mardi 27 mai 2014

Le troisième Jérôme

Après des mois de soupçons ignobles qui nous ont tous « profondément choqués », après le temps des rumeurs, fondées peut-être, blessantes toujours, après l'exercice humiliant des dénégations dont seul le camarade Jérôme C., à ma gauche, connaît le goût de fiel, voilà que se lève enfin un homme pour dire « oui, les comptes de campagne de mon parti étaient truqués ».

Que cet homme, à ma droite, porte le nom de Jérôme L. dit toute l'ironie dont est capable l'Histoire, la grande, qui s'écrit sous nos yeux.

Que cet homme intervienne, « les larmes aux yeux », pour dire sa faute et laver de tout soupçon ses pairs Jean-François C. et Nicolas S., c'est d'une beauté qui force, plus encore que la confiance, une admiration sans partage.

Qu'un parti en pareille déconfiture, surtout, ait réussi à trouver un tel homme dans ses rangs, prêt à poser sa tête sur le billot, à la merci d'une justice qui ne craint pas de se déshonorer en brandissant une hache trempée dans l'acide de médiapartisans, cela devrait suffire, en ces temps difficiles, à rendre foi en la politique, en ses appareils, en ses hommes ; et je pense alors à ce premier Jérôme, Jérôme K., fauché en plein vol par la raison du plus fort et qui lui non plus, n'a pas hésité à affronter une condamnation unanime, sauvant du même coup un système qui fonctionne.

Alors, se rappelant le chant funèbre qui s'élevait jadis d'une séquence méconnue du film Le Retour du grand blond (« non, François Perrin, tu n'es pas mort pour rien ! »), mon âme de citoyen, de patriote et d'européen chante à son tour : « Non, Jérôme L., comme Jérome K., tu n'auras pas fait ça en vain ! Tu nous fais, chacun de nous, grandir comme citoyen ! »

À vous trois, les Jérôme, pour votre courage, pour votre droiture, pour avoir pris sur vous le péché du monde, merci.

Vive la République. Vive la France.

lundi 8 avril 2013

Les Cités d'or changées en plomb

Être amateur d'oeuvres télévisuelles, c'est souffrir. Cette idée s'est imposée à moi depuis une vingtaine d'années, depuis que j'ai vu le dessin animé Les Mondes engloutis massacré par TF1 lors d'une rediffusion, en 1991, et les années n'ont fait que la confirmer. Comme l'avait souligné en son temps feu le Front de libération télévisuelle, la vague montante des séries télévisées, notamment américaines, n'a en aucune façon été accompagnée d'un respect croissant des canaux de diffusion, et principalement des chaînes de télévision, à l'endroit des objets concernés. Episodes tronqués, diffusions dans le désordre, versions françaises édulcorées, images recadrées, ces maux sont devenus une épidémie avec l'avènement de la télévision numérique.

Ici même, j'ai récemment évoqué les avanies qu'a subi le dessin animé Albator le corsaire de l'espace au cours de trente années de vie sur les écrans français. Aujourd'hui, c'est une autre série animée, guère malmenée jusqu'ici, qui subit un véritable massacre — Les Mystérieuses cités d'or .

Co-production franco-japonaise de prestige, diffusée en France à partir de 1983, Les Mystérieuses cités d'or est peut-être la plus extraordinaire série animée de son temps, extraordinaire par les qualités de son scénario (qui a l'audace d'introduire des éléments de science-fiction dans un récit d'aventures historiques situées au XVIe siècle), et atypique à la fois dans sa structure (structure de la série, feuilletonnante, et structure de chaque épisode, qui inclut un résumé des épisodes précédents, une annonce de l'épisode suivant et un documentaire pédagogique en prise de vues réelles) et dans son mode de production (projet japonais sur lequel sont intervenus en cours de route le Français Jean Chalopin et son équipe).

Maintes fois rediffusée, la série a connu un destin vidéo similaire à celui d'Albator le corsaire de l'espace : parution en cassettes VHS vendues à l'unité chez AK vidéo à partir de 1996, puis sortie en DVD (sous l'étiquette AK Vidéo pour le circuit spécialisé, sous étiquette Sony pour le circuit généraliste), et innombrables rééditions et repackagings DVD au cours des années 2000. Ces différentes éditions n'ont jamais proposé autre chose qu'une image vieillie et la seule version française. Pour la première édition DVD, AK Vidéo n'avait d'ailleurs pas hésité à revendiquer le choix d'une résolution inférieure à la résolution standard du DVD, pour tenter de dissimuler les défauts de l'image.

En 2008, l'éditeur vidéo Kaze propose une réédition qui s'annonce comme haut de gamme, avec une image restaurée et un packaging luxueux. Mais le contenu reste proche des éditions précédentes : l'image a certes été améliorée, mais reste issue d'un master vidéo et non des films 16 mm d'origine. En 2013, Kaze annonce avec fracas ce qui pouvait constituer un événement considérable dans le monde de l'édition vidéo : la parution des Mystérieuses cités d'or sur support Blu-Ray, donc en haute définition, et partant des masters 16 mm. Pour la première fois, une série animée de l'âge d'or allait connaître les faveurs de ce nouveau support et, peut-être, en magnifier les qualités graphiques tout en consacrant le Blu-Ray comme le lieu possible de la redécouverte de tout un patrimoine télévisuel auquel le DVD n'a jamais vraiment rendu justice.

Puis Kaze a dévoilé une bande-annonce qui a laissé pour le moins perplexe. Enfin, le produit a été expédié à la presse et commercialisé. Il a fallu se rendre à l'évidence : en fait de coup d'essai, ce coffret Blu-Ray est un coup d'épée dans l'eau et une trahison.

Une trahison, parce que cette édition a été fabriquée à partir du même master que les DVD déjà connus, et non à partir des films 16 mm d'origine. Il n'y a donc aucun gain en terme de qualité d'image. Pire, afin d'exploiter malgré tout les possibilités du support et de vendre le produit sous l'estampille "haute définition", les alchimistes de chez Kaze ont fait subir à l'image un traitement destiné à la lisser, à la rendre plus propre, à lui donner l'apparence de la restauration. Le résultat, consternant, est la disparition de nombreux détails : côté personnages, les aplats de couleur tendent à ronger les traits de contour, et côté décors, beaucoup de petits éléments tendent à se dissoudre. Les documentaires de fin d'épisodes, eux, sont à ce point dégradés par ce traitement que l'image évoque plus la rotscopie ou la photo peinte. Détail ridicule ultime : le logo qui porte le titre de la série dans le générique d'ouverture a été refait et grossièrement collé par-dessus l'ancien, bricolage honteux qui n'aurait de toute façon pas été nécessaire si le master utilisé avait été de qualité.

DVD Sony (2000). Blu-Ray Kaze (2013). Les rais de pluie ont quasiment disparu, les traits du manteau également, ainsi que la texture du décor (la surface du mur et des planches de bois a été polie).

Un coup d'épée dans l'eau, parce que ce qui aurait pu constituer la tête de pont d'une réédition de séries animées contemporaines des Mystérieuses cités d'or dans un format haute définition est un objet éditorial d'une telle médiocrité que l'on ne peut lui souhaiter qu'une chose : qu'il passe inaperçu. En d'autres lieux, en d'autres temps, j'ai fustigé l'amateurisme qui présidait à l'édition de certaines bandes originales de dessins animés sur CD, mettant dans le même sac les éditeurs vidéo de l'époque (qui étaient les mêmes que les éditeurs de CD). Près de douze années ont passé, le pouvoir a en partie changé de mains, mais l'incompétence demeure et progresse même.

Les défauts de cette regrettable édition Blu-Ray ont principalement été pointés sur les forums ainsi que dans les commentaires d'Amazon ; à l'heure actuelle les critiques un peu plus institutionnelles font preuve d'une relative discrétion. Fait remarquable, toutefois, le magazine spécialisé AnimeLand, qui année après année a élevé l'art de ménager la chèvre et le chou au rang de discipline olympique, attribue à ce coffret une note globale inférieure à celle que recevait l'édition DVD Kaze de 2008, et précise sobrement que « les contours des traits ont été comme grignotés » et que « lorsque des personnages sont à l'arrière plan » ils en deviennent « presque flous ».
Blu-Ray Kaze (2013). Les visages des personnages sont comme gommés.
Blu-Ray Kaze (2013). Peut-être l'élément le plus surréaliste de cette "restauration" : les documentaires de fin d'épisode, qui ressemblent maintenant... à du dessin animé. Valse avec Bachir n'est pas loin.

Le fiasco de Kaze, sur cette édition, du reste, ne me surprend qu'en partie. Je n'oublie pas qu'en 2009, lors d'une réédition des Mondes engloutis en DVD, cet éditeur n'avait pas hésité à illustrer le menu du DVD par une musique directement récupérée... sur mon propre site web. Il faut dire que l'extrait en question (la face B du 45 tours des Mondes engloutis) est tiré d'un morceau jamais paru en CD ; je peux comprendre que Kaze ait eu du mal à se le procurer. On comprend moins bien que le concepteur du DVD se soit contenté d'un affreux MP3 bricolé par moi il y a plus de dix ans avec du mauvais matériel à partir d'une mauvaise numérisation du 45 tours ; il aurait suffit de m'envoyer un email pour se procurer une version bien meilleure, que j'ai acquise entre temps mais pas ajoutée à mon site. Mais non : précipitation, ignorance, goût de la facilité, choix de la discrétion pour ne pas payer de droits ? Kaze s'est contenté de ça, qui reste largement digne des menus que cette musique illustre, au demeurant.

Que peut-on plaider, aujourd'hui ? La cause des Mystérieuses cités d'or semble entendue : dix années passeront sans doute avant que voie le jour un nouveau transfert enfin issu des films 16 mm d'origine. D'autres séries, d'un rayonnement comparable, mériteraient évidemment de connaître les honneurs de la haute définition à partir des pellicules de jadis. Mais qui, pour s'y risquer, et investir dans un travail de qualité ? Aujourd'hui, personne, assurément.

En ce mois d'avril 2013 commence sur TF1 la diffusion d'une suite aux Mystérieuses cités d'or. Je pourrais évidemment dire ce que je pense et du projet, et de ce que j'en ai vu jusqu'ici... mais je vais m'abstenir.

© Hervé Lesage de La Haye, 2013.

Source
Captures d'écran : http://www.catsuka.com/interf/forum/viewtopic.php?f=1&t=7028&start=584

Post-scriptum

Beaucoup de choses ont été publiées sur Les Mystérieuses cités d'or, mais peu de contributions ont su éclairer les conditions de production de cette série, opacifiées par un générique français largement incomplet, sinon fantaisiste. Je ne saurais trop recommander la lecture du blog suivant, hélas anonyme, où pour la première fois justice est rendue aux véritables scénaristes et réalisateurs japonais de la série, et où sont décortiquées les principales différences entre le doublage français et la version originale japonaise, tant dans le dialogue, avec son lot d'erreurs de traduction, que dans l'utilisation de la musique et des bruitages. L'ensemble est tout simplement passionnant.
http://estebantaozia.blogspot.fr/

mardi 5 mars 2013

Les sept morts d'Albator

En janvier 1980, la série animée Albator le corsaire de l'espace (宇宙海賊キャプテンハーロック, Uchû Kaizoku Captain Harlock, 1978) commence à être diffusée en France. Immédiatement, elle fait l'événement et devient, à égalité avec Goldorak, Candy et Capitaine Flam, emblématique du succès remporté par le dessin animé japonais sur le petit écran de la télévision publique hexagonale, succès qui alimente toutes les polémiques (par voie de presse, on fera à ces dessins animés le procès tantôt de la niaiserie, tantôt du facisme).

Albator est sans doute à la fois la meilleure et la plus intéressante série de cette tétrade. Son réalisateur, Rintaro, s'illustrera vingt ans plus tard en signant l'excellent long-métrage animé Metropolis (2001), d'après Tezuka. Mais lorsque la série arrive en France, elle passe dans plusieurs moulinettes, celle de la censure (qui peut se discuter) et celle de la bêtise (contre laquelle on ne peut rien).

Première mort

Plan censuré de l'épisode 30
En 1980, Albator le corsaire de l'espace est diffusé dans le cadre d'une émission destinée à la jeunesse, Récré A2. La tranche d'âge visée par l'émission est large mais même pour les spectateurs les plus âgés, la télévision a mission de service public et cela implique un contrat implicite avec les parents : quand vous les laisserez devant cette émission, vos enfants ne verront rien que vous puissiez considérer comme choquant — ni images violentes, ni propos graveleux, ni scènes à connotations sexuelles. Par précaution, il pouvait donc arriver que l'on rabote un peu ce qui pouvait donner lieu à discussion, et sans doute le débat sur la violence dans Goldorak a-t-il contribué à cette relative prudence. Albator le corsaire de l'espace n'a donc pas été diffusé dans son intégralité mais avec un certain nombre de coupes, souvent brèves, portant généralement sur des images de mort violentes (mais pas uniquement), ou sur des éléments pour lesquels il est difficile de trouver une explication. C'est la première mutilation de l'œuvre, la première mort d'Albator.

Deuxième mort

À la censure (que l'on peut justifier) s'ajouter la bêtise quand, sans doute pour des raisons rien moins que vénales, un compositeur réussit à convaincre le diffuseur de refaire toute la bande-son du dessin animé en remplaçant les musiques japonaises par des compositions de son cru. Pour le diffuseur, ça ne change rien. Pour l'auteur des musiques françaises, c'est le jackpot puisqu'à chaque épisode diffusé, des droits tombent ! Et pour que ce tour de passe-passe soit le plus rentable possible, il suffit de s'y mettre à trois, d'écrire un petit stock de musiques en quelques jours (quelques heures ?…), d'enregistrer tout ça à la va-vite et de retourner à ses petites affaires en attendant de recevoir le premier chèque.

La BO française d'Albator
est sortie en CD en 1998.
Je grossis le trait ? Peut-être. Pourtant, la bande-son française d'Albator le corsaire de l'espace est un véritable naufrage musical, le sabordage pur et simple d'une grande série. À la partition ample et inventive de Seiji Yokoyama, nos trois Français substituent quelques feuillets d'une indigence et d'une tristesse qui a pu échapper au jeune spectateur d'alors mais que l'on ne peut plus ignorer aujourd'hui.

Les coupables de ce crime esthétique se nomment Éric Charden, Guy Matéoni, et Caravelli. Que la chanson du générique, du même Charden (sur un texte co-écrit avec Didier Barbelivien), soit restée gravée dans beaucoup de mémoires au point de devenir culte, loin d'excuser l'entreprise, la rend plus scandaleuse encore.

En avril 2012, lorsque Éric Charden décède, les nombreux fans de dessins animés qui lui ont rendu hommage ont pudiquement omis de rappeler qu'il s'était ainsi rendu complice du plus grand massacre musical de l'histoire du dessin animé. Tué par la nullité musicale, c'est la seconde mort d'Albator.

Troisième mort

De façon assez incompréhensible, la série, en dépit d'un succès qui élève son héros au rang de mythe, tombe aux oubliettes : pour assister à sa première rediffusion, il faut attendre sept ans (M6, 1987) et pour la suivante, quinze ans de plus (France 3, 2002). De leur côté, Goldorak, Candy et Capitaine Flam sont maintes fois rediffusés et dix ans après leurs débuts, servent encore de locomotives au démarrage du Club Dorothée lorsqu'en 1988, une TF1 nouvellement privatisée lance une razzia sur le public jeunesse en proposant une grille de programmes démultipliée destinée à tuer la concurrence. Albator, lui, hormis une seconde série (Albator 84) inférieure à l'originale, disparaît des écrans. C'est sa troisième mort.

Quatrième mort

En 1997, le jeune éditeur AK vidéo, fort du succès remporté par l'édition en cassettes VHS des séries animées Cobra et Les Mystérieuses cités d'or, tente un coup hasardeux en proposant une première cassette d'Albator le corsaire de l'espace… en version originale sous-titrée. Pour la première fois, le spectateur français accède à l'œuvre de Rintaro et Matsumoto sous sa forme originelle, avec sa partition musicale japonaise. Mais le fan français, jeune trentenaire qui rêve de ranger dans sa vidéothèque ses souvenirs de jeune spectateur, est sans doute déconcerté, car Albator en VO, ce n'est pas le même dessin animé ; la mémoire fixe au moins autant les voix des personnages que leur présence physique à l'écran. Après 4 volumes parus, AK interrompt la collection. Il faudra attendre quinze années pour que cette version originale soit à nouveau proposée au public français. Albator qu'on a cru voir ressucité vivait sa quatrième mort.

Cinquième mort

Un an plus tard, AK vidéo corrige le tir et propose, toujours à l'unité, les premières cassette d'Albator le corsaire de l'espace en version française. Le succès est évidemment au rendez-vous (au point que l'éditeur publiera peu après la série Albator 84), la version française d'Albator (avec ses coupes et sa musique indigente) renaît. Elle verra assez vite les honneurs d'une intégrale en coffrets. Pour l'occasion, les épisodes qui n'avaient jamais été diffusés à la télévision sont doublés et Éric Charden commet un nouveau générique que je m'abstiendrai de commenter. C'est la cinquième mort d'Albator.

L'extraordinaire édition DVD tronquée

Sixième mort

En 2000, AK vidéo propose l'intégrale de la série en DVD. La technologie a évolué plus vite que l'offre éditoriale : les DVD contiennent exactement la même chose que les cassettes, c'est-à-dire la version française et rien de plus. Sony, sous un packaging différent, propose un coffret DVD au contenu identique, vendu dans les grandes surfaces et les enseignes non spécialisées. Pendant les onze années qui suivent, cette version sera à maintes reprises servie, resservie, repackagée, remasterisée, repackagée de nouveau, au point que l'éditeur lui-même ne s'y retrouve plus et met en vente, en 2008, une édition DVD tronquée où les sept derniers épisodes sont oubliés par erreur. C'est la sixième mort d'Albator.

Septième mort

Plan censuré de l'épisode 36
En octobre 2012, TF1 vidéo propose une nouvelle édition DVD censée faire date, qui contient l'intégrale de la série dans sa version française et sa version originale sous-titrée. La fièvre s'empare de l'amateur : enfin, les scènes coupées ou raccourcies depuis 1980 seront là ! Mais les espoirs sont immédiatement déçus. Oui, le coffret propose l'intégralité de la série en VF et VOST. Mais non, la VO n'est pas intégrale : les coupes effectuées en 1980 sont présentes sur la version originale. Pourquoi ? sans doute parce que les masters fournis par le producteur japonais pour l'édition DVD sont les mêmes que ceux fournis à la télévision française en 1979, et que ces coupes ont été effectuées par lui pour adapter la série aux demandes du client français. Paradoxe ? au même moment, la série était diffusée au Québec, en langue française donc, et sans aucune censure. À quel moment et par qui les coupes ont-elles été effectuées, c'est un mystère qui demeure, mais quand on sait que la série a bénéficié, au Japon, d'une édition DVD impeccable qu'il aurait suffi de sous-titrer, on enrage. En 2012, on peut enfin choisir entre la soupe chardenienne et la symphonie de Seiji Yokoyama, mais voir à l'écran ce chaste baiser échangé par Albator et Jasmine, il ne faut pas y songer. In memoriam.

© Hervé Lesage de La Haye, 2013.

Sources
Plans censurés : http://captainherlock.free.fr/index.php?page=24
Jaquettes VHS : http://www.luniversdetochiro.com/vhs_detail.php?s=3

vendredi 29 juin 2012

La Fnac se suicide dans le métro


Dans les couloirs du métro, on voit en ce moment-même une extraordinaire campagne publicitaire pour la Fnac, où un jeune consommateur de loisirs numériques clame « la Fnac la plus proche de chez moi ? chez moi ». La messe est dite : la Fnac n’a plus besoin de ses vendeurs, libraires, disquaires, et leur adresse un bras d’honneur qui s’affiche gaillardement dans l’espace public. Le client est invité à rester chez lui, et les salariés de la Fnac à peuvent aller se pendre. La Fnac, bientôt, ce sera un réseau d’entrepôts avec un site Internet autour. Soit.

Moi qui ai beaucoup pratiqué la Fnac pendant une quinzaine d’années, de 1992 à 2007, il y a de toute façon longtemps que j’achète en ligne la plupart de mes livres et de mes disques — mais certes pas sur Fnac.com, dont le moteur de recherche a probablement été conçu par un cancéreux en phase terminale qui voulait faire une bonne blague au monde des vivants (ç’a marché, je ris à chaque fois que je tente une recherche sur le site). Et quand je veux éprouver à nouveau le grand frisson, fouiller dans des bacs ou rêver devant des étagères, je préfère hanter la Chaumière à musique ou les librairies d’occasion que les allées des Fnac parisiennes encombrées de CD et de DVD en promotion au point que c’en est indécent autant que mortifère. Toutefois, il m’est encore arrivé à deux reprises, en cette année 2012, de mettre un pied à la Fnac.

La première fois, c’était en mars dernier, j’avais été surpris de n’y point trouver le coffret 1 de la série Téléchat, paru quelques jours plus tôt, parution que je considérais sans doute naïvement comme un événement. Je suis rentré chez moi et j’ai passé une commande sur un site marchand.

La deuxième fois, c’était ce matin même, et j’ai été surpris de trouver, quatre mois après sa sortie, le coffret 1 de la série Téléchat fort bien mis en valeur. Mais aucune trace, en revanche, du coffret 2 qui est sorti il y a quelques jours… Je sais donc ce qu’il me reste à faire.

Une chose est sûre : en 2012, la Fnac la plus proche de chez moi s’appelle Amazon.

Hervé de La Haye